Ce qui reste accessible
De la totipotence aux trajectoires humaines
Une cellule différenciée et le zygote dont elle descend partagent l’essentiel de leur séquence génétique, sans pour autant se trouver dans le même état biologique. Leur chromatine, leurs marques épigénétiques, leurs ARN, leur organisation cytoplasmique et les signaux auxquels elles répondent diffèrent. La totipotence elle-même ne réside pas dans le seul noyau. Maureen Condic insiste notamment sur le rôle du cytoplasme fourni par l’ovocyte, qui contient des composants indispensables aux premières étapes du développement. Réduire le potentiel cellulaire à l’information inscrite dans l’ADN laisserait de côté une partie des conditions qui le rendent effectif.
Cette précision conduit à une idée centrale. L’état actuel d’un système ne décrit pas à lui seul l’ensemble des trajectoires qui lui restent accessibles. Certaines voies demeurent ouvertes dans les conditions présentes, tandis que d’autres deviennent très improbables. Quelques-unes peuvent retrouver une forme d’accessibilité après une transformation profonde de l’état cellulaire. La biologie rend cette différence particulièrement visible parce qu’elle peut intervenir expérimentalement sur certaines des conditions qui stabilisent une cellule.
Le rapprochement avec les parcours humains commence à ce niveau méthodologique. Il perd sa validité dès que les mécanismes biologiques eux-mêmes sont transposés aux conduites humaines. Une orientation professionnelle obéit à des facteurs d’un autre ordre. Compétences, apprentissages et dispositions personnelles y comptent, tout comme les diplômes, les revenus, le temps disponible, les droits, les réseaux, l’état de santé et la position occupée dans des espaces sociaux inégalement structurés. L’analogie biologique sert alors à préciser le problème étudié : lorsqu’une trajectoire semble fermée, il faut déterminer la nature de cette fermeture.
La totipotence comme problème d’accessibilité
En biologie du développement, la puissance d’une cellule désigne l’étendue des devenirs auxquels elle peut contribuer. Les catégories de totipotence, pluripotence, multipotence et unipotence correspondent à différents degrés de cette capacité. Chez les mammifères, le zygote constitue le cas de référence de la totipotence, même si les critères exacts du concept et son attribution aux premiers blastomères restent discutés.
La différence entre ces états dépasse la seule liste des tissus qu’une cellule pourrait produire. Condic souligne que la totipotence implique une organisation cytoplasmique particulière héritée de l’ovocyte. Une cellule pluripotente possède déjà un état différent, malgré l’étendue remarquable de ses possibilités développementales. La puissance cellulaire dépend d’une organisation nucléaire et cytoplasmique complète, plutôt que d’un génome considéré isolément.
Au fil du développement, certaines trajectoires deviennent progressivement moins accessibles tandis que des identités cellulaires se stabilisent. Une cellule pluripotente peut encore contribuer aux types cellulaires issus des trois feuillets embryonnaires. Une cellule multipotente possède un répertoire plus circonscrit. Une cellule engagée vers une lignée précise dispose d’un espace développemental plus étroit. Cette restriction accompagne l’acquisition de structures et de fonctions spécialisées.
Conrad Hal Waddington a donné à cette canalisation une représentation devenue classique. Dans son paysage épigénétique, une bille descend un relief creusé de vallées qui se séparent. Son trajet dépend des bifurcations précédentes et de la forme du terrain. La métaphore représente une histoire du développement où certains états deviennent progressivement plus stables et certaines transitions plus difficiles. Elle fournit un vocabulaire de trajectoires et de contraintes sans imposer l’idée d’un programme qui déterminerait mécaniquement chaque étape.
Ce que la reprogrammation permet de voir
Les expériences de transfert nucléaire réalisées par John B. Gurdon ont montré qu’un noyau provenant d’une cellule différenciée pouvait encore soutenir un nouveau développement lorsqu’il était replacé dans l’environnement particulier d’un ovocyte énucléé. En 2006, Kazutoshi Takahashi et Shinya Yamanaka ont obtenu des cellules pluripotentes induites à partir de fibroblastes de souris en introduisant quatre facteurs de transcription, Oct3/4, Sox2, c-Myc et Klf4.
Ces expériences rendent surtout visible le rôle de l’état cellulaire. Un noyau différencié placé dans un ovocyte rencontre un environnement capable de modifier son fonctionnement. Les facteurs utilisés par Takahashi et Yamanaka agissent eux aussi sur les réseaux de régulation qui stabilisent l’identité cellulaire. La voie rouverte résulte d’une intervention définie dont les conditions sont décrites expérimentalement. Elle ne révèle pas une réserve intacte de possibilités qui aurait simplement attendu de s’exprimer.
La reprogrammation possède également des limites. Les cellules iPS obtenues par Takahashi et Yamanaka sont pluripotentes, non totipotentes. Leur production exige des conditions particulières et ne signifie nullement que chaque état développemental puisse être restauré à volonté. Ces expériences montrent toutefois que certains états différenciés, très stables dans les conditions ordinaires, peuvent être reprogrammés lorsque leur organisation est profondément modifiée.
Le passage vers l’humain intervient à cet endroit précis. La biologie dispose d’interventions qui permettent d’identifier certaines conditions de fermeture ou de réouverture. Dans les parcours humains, les facteurs pertinents appartiennent à d’autres registres. Leur étude relève de la psychologie, de la sociologie, de l’économie, du droit et de l’analyse des institutions.
La multipotentialité en psychologie de l’orientation
Le terme de multipotentialité possède une histoire précise en psychologie de l’orientation. Il a notamment été employé dans la littérature consacrée aux jeunes intellectuellement doués pour désigner des individus présentant des aptitudes et des préférences suffisamment étendues pour rendre plusieurs orientations professionnelles plausibles. Cette situation était parfois décrite comme une difficulté particulière de choix.
Achter, Benbow et Lubinski ont soumis cette hypothèse à un examen critique dans les années 1990. Leur travail de 1997 synthétise notamment des données portant sur plus de mille jeunes issus du Study of Mathematically Precocious Youth. Lorsque les aptitudes, les intérêts et les valeurs étaient mesurés avec des outils suffisamment discriminants, plus de 95 % des participants présentaient des profils différenciés. Les auteurs concluaient que la multipotentialité généralisée avait été largement surestimée dans la littérature sur les jeunes intellectuellement doués.
Cette conclusion possède un domaine de validité précis. Elle porte sur une hypothèse formulée à propos de jeunes à haut potentiel mesuré. Les carrières en général, comme les parcours d’adultes aux intérêts multiples, soulèvent d’autres questions empiriques et ne peuvent être déduites de cette étude.
L’usage populaire actuel du mot s’est d’ailleurs éloigné de son emploi dans cette littérature. « Multipotentiel » peut aujourd’hui désigner une personne aux intérêts nombreux, quelqu’un qui change fréquemment de métier, un profil interdisciplinaire ou une personne qui refuse de se définir par une seule activité. Ce déplacement lexical mérite d’être explicité, car la critique d’Achter et de ses collègues porte sur un concept scientifique circonscrit. Elle ne valide ni ne réfute l’ensemble de ces usages contemporains.
Une fois cette limite posée, l’accessibilité des trajectoires peut être étudiée sans faire porter à la multipotentialité un poids théorique qu’elle ne peut soutenir. L’analyse se déplace vers les conditions qui rendent une orientation effectivement praticable.
Une possibilité dépend des moyens de la convertir
La sociologie des carrières offre plusieurs outils pour étudier cette accessibilité. Hodkinson et Sparkes ont proposé en 1997 leur modèle de la careership, largement inspiré de Bourdieu. Ils décrivent les décisions professionnelles comme des choix situés dans un habitus, dans des interactions entre acteurs disposant de ressources inégales et dans une histoire faite de routines et de tournants parfois imprévisibles. Leur modèle cherche à tenir ensemble contraintes sociales et capacité d’action sans réduire les parcours à l’un de ces pôles.
Les concepts bourdieusiens de champ et de capital précisent la distribution inégale des ressources. Une ressource économique peut financer plusieurs années de formation. Un capital culturel peut faciliter la compréhension des codes scolaires ou professionnels. Des relations constituent parfois un capital social utile pour accéder à certaines informations ou positions. La valeur de ces ressources varie selon le champ où elles sont mobilisées. Un diplôme, une réputation ou un réseau n’ont pas la même efficacité partout.
L’approche des capabilités développée par Amartya Sen apporte un autre élément. Posséder des ressources ne suffit pas à décrire ce qu’une personne est réellement en mesure de faire ou de devenir. Compte aussi la possibilité effective de convertir ces moyens en réalisations accessibles. Des conditions personnelles, sociales ou environnementales influencent cette conversion. Deux individus disposant formellement de la même ressource ne disposent dès lors pas nécessairement de la même liberté réelle d’en faire usage.
Cette approche convient particulièrement aux trajectoires professionnelles. L’existence d’une formation, d’un droit ou d’une compétence indique une ressource ou une possibilité formelle. Son accessibilité concrète dépend des conditions permettant de convertir cette ressource en parcours praticable.
Comment une voie devient coûteuse ou inaccessible
Les exemples qui suivent restent typologiques. Ils illustrent des mécanismes possibles sans prétendre mesurer leur fréquence ni leur importance dans une population donnée. Une enquête empirique serait nécessaire pour établir leur poids sur un terrain défini.
Une personne formée à une profession réglementée peut migrer vers un pays où son diplôme ne bénéficie d’aucune reconnaissance automatique. Ses connaissances professionnelles subsistent tandis que la trajectoire correspondante devient inaccessible en raison d’une règle institutionnelle. Une modification de la procédure d’équivalence peut changer cet accès sans modifier les compétences de la personne. La fermeture dépend alors, au moins en partie, d’un dispositif juridique identifiable.
Le coût économique agit autrement. Une reconversion nécessitant trois années de formation n’a pas la même accessibilité pour une personne disposant d’une épargne et pour une autre dont le revenu finance seul le logement et les dépenses familiales. Le diplôme final reste théoriquement ouvert aux deux. Le coût de la transition distribue pourtant très inégalement la possibilité de l’obtenir.
Le temps fonctionne lui aussi comme une ressource. Des horaires de cours incompatibles avec un emploi à temps plein ou avec des responsabilités familiales peuvent fermer une voie sans qu’aucune interdiction formelle existe. Une formation organisée à distance, un congé de formation ou un revenu de remplacement peuvent modifier cette situation. Le mécanisme d’ouverture devient alors identifiable.
L’accès peut également se rétrécir avant toute candidature selon au moins deux voies différentes. La première relève de la socialisation. Certains métiers peuvent rester hors de l’horizon d’action parce qu’ils apparaissent étrangers au milieu social, aux expériences antérieures ou aux catégories dans lesquelles une personne a appris à situer ce qui lui semble « fait pour elle ». Hodkinson et Sparkes donnent à cette limitation perceptive une place importante dans leur conception des horizons d’action.
La discrimination anticipée relève d’un autre mécanisme. Une personne peut parfaitement identifier une trajectoire, s’y projeter et posséder les compétences nécessaires, tout en estimant qu’elle risque fortement d’y rencontrer une sélection défavorable, un environnement hostile ou un coût social important. Le retrait éventuel procède alors moins d’une impossibilité à concevoir la voie que d’une évaluation de son risque. Une enquête sérieuse doit distinguer ces mécanismes, même lorsqu’ils se renforcent mutuellement.
La santé montre avec une netteté particulière pourquoi l’accès dépend conjointement de caractéristiques personnelles et de l’environnement. Une limitation fonctionnelle peut rendre certaines tâches impossibles. Dans d’autres situations, l’obstacle principal réside dans l’organisation du poste, les horaires, les déplacements requis ou l’absence d’un aménagement adapté. Une même condition individuelle peut correspondre à des espaces professionnels différents selon l’organisation du travail.
Le marché du travail introduit un phénomène légèrement différent. Il ne modifie pas nécessairement la personne ni une règle qui lui serait directement appliquée. Il déplace plutôt les débouchés autour d’un état individuel relativement stable. La contraction d’un secteur peut réduire fortement la valeur professionnelle d’une compétence jusque-là recherchée. Une innovation technique ou l’apparition d’une nouvelle activité peut produire le mouvement inverse. L’accessibilité évolue ici parce que l’environnement économique se transforme, même lorsque les capacités et les ressources individuelles varient peu.
Trois régimes de fermeture
La différence entre perte, coût et configuration devient utile à condition de définir exactement son objet. Une perte humaine ne signifie jamais que « l’avenir » d’une personne aurait disparu. Elle concerne une trajectoire nommée, décrite assez précisément pour que son accessibilité puisse être examinée.
Certaines trajectoires peuvent être perdues sous cette forme précise. Une occasion dépendant d’une limite d’âge révolue, d’un événement unique, d’une institution disparue ou d’une condition physique devenue irréversible peut cesser d’être accessible. Des trajectoires voisines restent parfois ouvertes. Leur existence ne restaure pas celle qui s’est fermée. Remplacer une ambition par une autre peut constituer une adaptation réelle sans transformer rétrospectivement la fermeture initiale en simple détour.
D’autres possibilités subsistent avec un coût devenu très élevé. Le temps d’apprentissage, la baisse de revenu, la mobilité géographique, la perte d’ancienneté, le risque d’échec ou les contraintes familiales peuvent rendre une voie improbable tout en la laissant techniquement ouverte. Le vocabulaire du potentiel devient facilement trompeur dans ce cas. Affirmer qu’une personne « pourrait toujours » emprunter la trajectoire décrit mal la situation lorsque son coût excède largement les ressources disponibles.
Le troisième régime dépend davantage de conditions modifiables. Une reconnaissance de diplôme refusée, un droit administratif absent, un financement inaccessible, un emploi du temps incompatible ou certaines modalités d’organisation du travail peuvent fermer une trajectoire tout en laissant intactes plusieurs capacités nécessaires pour l’emprunter. Une modification déterminée de ces facteurs peut changer l’accès.
Cette catégorie exige davantage qu’une formule comme « si les circonstances étaient différentes ». L’analyse doit nommer l’obstacle, montrer son rôle dans la fermeture, identifier la modification pertinente et examiner les contraintes qui subsisteraient après cette modification. Une augmentation de revenu peut libérer du temps de formation sans créer les compétences requises. Une réforme juridique peut ouvrir l’accès à une profession sans garantir l’embauche. Un aménagement du travail peut lever une contrainte physique tout en laissant intactes d’autres conditions de sélection.
La notion de configuration reçoit ici un contenu précis. Elle désigne les conditions dont l’effet sur une trajectoire peut être décrit, plutôt qu’un ensemble indéfini de circonstances extérieures.
Là où la biologie cesse d’aider
La force du cas biologique vient de la possibilité d’intervenir expérimentalement. Le chercheur peut transférer un noyau, introduire des facteurs de transcription ou contrôler le milieu, puis observer la réponse cellulaire dans des conditions définies. Cette capacité donne un contenu relativement précis aux notions de stabilité et de réouverture.
Les trajectoires humaines demandent une autre méthode. Modifier une règle de diplôme, un revenu de remplacement, un statut de séjour, une organisation du travail ou une politique de formation transforme une situation sociale où interviennent des institutions, des stratégies, des normes et des relations de pouvoir. Les effets restent contextualisés et les variables se laissent rarement isoler comme dans une expérience cellulaire.
L’analogie remplit alors son rôle et peut être abandonnée. Elle aura servi à rendre visibles plusieurs formes de fermeture. Bourdieu, Hodkinson et Sparkes, Sen ou la sociologie des professions fournissent ensuite des outils mieux adaptés pour étudier ce qui organise concrètement l’accès humain à une trajectoire. Aucun de ces cadres ne dispense d’une enquête empirique sur un terrain précis.
La multipotentialité retrouve, dans cette perspective, des limites plus modestes. Comme concept historique de psychologie de l’orientation, elle a fait l’objet de critiques empiriques précises. Comme étiquette contemporaine, elle rassemble des expériences trop diverses pour constituer à elle seule une explication. L’analyse porte alors moins sur l’identité supposée de la personne que sur les conditions auxquelles ses différentes trajectoires deviennent accessibles.
Une fermeture devient intelligible lorsqu’on identifie le mécanisme qui la produit, qu’il relève d’une perte, d’un coût ou d’une configuration modifiable. Distinguer ces cas impose davantage de travail que d’invoquer un potentiel latent, mais cette exigence évite de transformer le possible en promesse.
Références principales
Achter, J. A., Benbow, C. P. et Lubinski, D. (1997). « Rethinking Multipotentiality Among the Intellectually Gifted: A Critical Review and Recommendations ». Gifted Child Quarterly, 41(1), 5-15.
Bourdieu, P. (1986). « The Forms of Capital ». Dans J. G. Richardson, dir., Handbook of Theory and Research for the Sociology of Education. New York, Greenwood Press.
Condic, M. L. (2014). « Totipotency: What It Is and What It Is Not ». Stem Cells and Development, 23(8), 796-812.
Gurdon, J. B. (1962). « The Developmental Capacity of Nuclei Taken from Intestinal Epithelium Cells of Feeding Tadpoles ». Journal of Embryology and Experimental Morphology, 10, 622-640.
Hodkinson, P. et Sparkes, A. C. (1997). « Careership: A Sociological Theory of Career Decision Making ». British Journal of Sociology of Education, 18(1), 29-44.
Sen, A. (1993). « Capability and Well-Being ». Dans M. Nussbaum et A. Sen, dir., The Quality of Life. Oxford, Clarendon Press.
Takahashi, K. et Yamanaka, S. (2006). « Induction of Pluripotent Stem Cells from Mouse Embryonic and Adult Fibroblast Cultures by Defined Factors ». Cell, 126(4), 663-676.
Waddington, C. H. (1957). The Strategy of the Genes: A Discussion of Some Aspects of Theoretical Biology. London, Allen & Unwin.
