De l’équivoque aux médiations : formes de vie, régimes de sens et traduction
L’équivoque sémantique ne saurait être réduite à une imperfection contingente du langage ordinaire. Elle possède une dimension structurelle, en tant qu’elle procède de l’inscription de tout énoncé dans une forme de vie déterminée. Un mot n’est jamais un simple signifiant disponible dans l’abstraction d’un système lexical. Il est toujours pris dans un ensemble de pratiques, de normes, d’attentes, de gestes interprétatifs et de critères de reconnaissance qui conditionnent son intelligibilité. Dans cette perspective, le sens ne peut plus être conçu comme une entité substantielle attachée une fois pour toutes au mot lui-même. Il doit plutôt être compris comme une fonction d’usage, ou plus précisément comme une position au sein d’un réseau d’opérations socialement et historiquement situées.
Cette thèse, dont on trouve une formulation décisive chez Wittgenstein à travers la notion de jeux de langage, engage un déplacement théorique majeur. Le problème du sens ne relève plus prioritairement d’une sémantique conçue comme rapport stable entre signe et signification, mais d’une pragmatique des usages inscrits dans des formes de vie. Dès lors, l’identité apparente du vocabulaire ne garantit nullement l’identité du sens. Deux interlocuteurs peuvent employer le même terme dans une syntaxe analogue tout en l’inscrivant dans des jeux de langage distincts, c’est-à-dire dans des configurations pratiques où diffèrent à la fois les objets pertinents, les attentes normatives, les modes de validation et les finalités de l’énonciation. L’incompréhension ne doit donc pas être pensée comme un accident secondaire survenant malgré une communauté préalable de sens. Elle peut au contraire constituer l’effet normal de l’hétérogénéité des cadres pragmatiques dans lesquels les mots prennent fonction.
Une telle approche conduit à formaliser la pluralité des usages sous la catégorie de régimes de sens. On entendra par là des cadres relativement stabilisés au sein desquels un terme reçoit sa pertinence, sa portée et ses conditions d’emploi. Chaque régime de sens se caractérise au moins par quatre dimensions. Il suppose d’abord un certain type d’objets admissibles ou pertinents, qu’il s’agisse de valeurs, de faits, de vécus, de symboles ou d’opérations. Il mobilise ensuite des critères de réussite ou de validité spécifiques, tels que la cohérence normative, la conformité juridique, la fidélité phénoménale, l’efficacité technique ou la robustesse expérimentale. Il s’appuie également sur des modes de preuve distincts, parmi lesquels on peut compter le témoignage, la mesure, l’interprétation, la formalisation ou le calcul. Enfin, il implique un horizon d’attente, c’est-à-dire une certaine visée pratique ou cognitive de l’acte de parole. Dans ces conditions, deux locuteurs peuvent partager un lexique sans partager le système d’opérations qui confère à ce lexique sa fonction déterminée. L’identité du signe ne garantit donc jamais, à elle seule, l’identité du jeu de langage.
Cette distinction éclaire un ensemble de confusions fréquentes dans les échanges théoriques, politiques, juridiques ou scientifiques. Des termes comme justice, douleur, preuve, temps, vérité ou responsabilité circulent entre plusieurs régimes de sens sans conserver pour autant une identité fonctionnelle stricte. Le mot justice, par exemple, ne renvoie ni aux mêmes procédures de légitimation, ni aux mêmes attentes, ni aux mêmes critères d’évaluation selon qu’il s’inscrit dans un discours moral, un dispositif juridique ou une critique politique. De même, le terme douleur ne possède pas le même statut lorsqu’il désigne un vécu subjectif dans un récit en première personne, lorsqu’il est mobilisé dans une consultation clinique orientée vers le soin, ou lorsqu’il est traité comme variable dans un protocole expérimental. L’apparente continuité lexicale peut ainsi masquer une discontinuité pragmatique profonde. C’est précisément cette illusion de continuité qui alimente nombre de faux accords et de malentendus durables.
L’intérêt épistémologique de cette analyse apparaît avec une particulière netteté dans le cas des sciences. Celles-ci ne se contentent pas de définir plus rigoureusement certains termes du langage courant. Elles instituent des cadres opératoires au sein desquels des concepts peuvent recevoir un usage contrôlé. Définir scientifiquement un concept ne revient pas simplement à en fixer le contenu notionnel. Cela consiste à délimiter les opérations jugées légitimes, à spécifier les distinctions pertinentes, à établir les conditions de validité, à déterminer les procédures de mise à l’épreuve et à rendre explicites les formes recevables d’inférence. Un concept scientifique ne doit donc pas être compris comme une simple étiquette référentielle, mais comme un nœud fonctionnel dans un réseau d’opérations méthodiquement réglées. La stabilité relative de son emploi provient moins d’une essence sémantique que d’un ensemble de contraintes protocolaires qui en organisent l’usage.
Sous cet angle, l’exigence scientifique de définition ne relève nullement d’un formalisme gratuit. Elle constitue la condition même d’une communicabilité rigoureuse entre des sujets dont les expériences, les présupposés culturels, les appartenances disciplinaires et les habitudes interprétatives peuvent différer substantiellement. En fixant les règles du jeu, la science ne prétend pas abolir toute équivoque au profit d’un sens absolument transparent. Elle cherche plutôt à construire un espace de discursivité au sein duquel les termes puissent fonctionner de manière suffisamment stable pour rendre possibles la comparaison, la réfutation, la reproduction et la critique. La réduction de l’équivoque procède ainsi moins d’une purification absolue du langage que de l’institution d’un cadre commun d’opérations et de validation.
Il convient toutefois de ne pas envisager l’équivoque sous un angle exclusivement négatif. Car si elle constitue un obstacle à la compréhension immédiate, elle peut également jouer un rôle heuristique décisif. L’équivoque révèle les frontières entre régimes de sens. Elle contraint les interlocuteurs à expliciter des présupposés demeurés implicites. Elle rend visibles les opérations, les normes et les attentes qui restaient enfouies dans l’évidence trompeuse de l’usage ordinaire. En ce sens, elle ne se réduit pas à un défaut à éliminer. Elle peut devenir l’indice privilégié d’un passage entre cadres de pensée hétérogènes, voire le moteur d’une élaboration conceptuelle plus rigoureuse. Là où surgit le malentendu, il ne faut donc pas voir uniquement un échec de la communication. Il faut aussi reconnaître la possibilité d’un travail critique par lequel se trouvent exposées les conditions mêmes de production du sens.
On pourrait dès lors formuler la thèse de manière synthétique. L’équivoque n’est pas un accident périphérique du langage, mais l’effet structurel de la pluralité des formes de vie et des régimes de sens. Si les sciences s’efforcent d’en limiter les effets, ce n’est pas parce qu’elles disposeraient d’un accès immédiat à un sens pur, mais parce qu’elles élaborent des dispositifs opératoires permettant de stabiliser, provisoirement et localement, les usages légitimes des concepts. L’incompréhension n’apparaît plus alors comme une simple déficience subjective. Elle devient un phénomène théoriquement intelligible, enraciné dans la divergence des pratiques, des critères de validité et des horizons d’attente qui structurent nos manières de parler, de connaître et d’agir.
Toutefois, diagnostiquer l’hétérogénéité des régimes de sens ne suffit pas. Encore faut-il comprendre comment s’opère, concrètement, le passage de l’un à l’autre. La question décisive n’est donc plus seulement de savoir ce que signifie un terme dans un cadre donné, mais d’examiner par quelles opérations un contenu formulé dans un régime peut être repris, transformé, validé, limité ou reconfiguré dans un autre. En ce point, la question de l’équivoque se prolonge dans celle de la traduction inter-régimes.
Or cette traduction ne s’opère jamais par simple équivalence lexicale. On ne passe pas d’un régime à l’autre en substituant un mot à un autre, mais en construisant un espace intermédiaire au sein duquel des objets hétérogènes peuvent devenir au moins partiellement commensurables. La traduction inter-régimes n’est presque jamais une traduction au sens fort, c’est-à-dire un transport intégral et sans perte. Elle relève plus souvent d’une conversion réglée, d’une transposition sous contraintes ou d’une réduction partielle. Quelque chose passe, mais quelque chose résiste. Le problème n’est donc pas seulement communicationnel. Il est également épistémologique, institutionnel et pratique.
Plusieurs opérateurs permettent de penser concrètement cette traduction. Le premier est la formalisation. Un vécu, une norme ou une intuition doivent souvent être reformulés dans une syntaxe compatible avec le régime d’accueil. C’est ce qui se produit lorsqu’une douleur vécue devient une intensité notée sur une échelle, ou lorsqu’une exigence morale est reformulée en principe juridiquement qualifiable. La formalisation permet la circulation, mais elle transforme l’objet qu’elle fait circuler. Ce qui était expérience singulière devient variable. Ce qui relevait de l’indignation ou du sentiment du juste devient catégorie normative. La formalisation est donc à la fois un pont et un filtre.
Le deuxième opérateur est l’objectivation par indicateurs. Pour qu’un régime expérimental puisse accueillir un contenu issu d’un régime clinique, il faut souvent construire des marqueurs observables, comparables et répétables. Dans le cas de la douleur, cela passe par des échelles subjectives, des corrélats physiologiques, des protocoles comportementaux, des questionnaires standardisés, voire des mesures neurobiologiques. Mais aucun de ces indicateurs n’est la douleur elle-même. Ils ne sont que des médiations partielles, des approximations opératoires, des substitutions réglées. La traduction n’aboutit donc pas à une capture exhaustive de l’objet, mais à sa conversion dans un format compatible avec d’autres exigences de preuve.
Le troisième opérateur est l’institution. Entre régime moral et régime juridique, la médiation ne s’effectue pas seulement par concepts, mais par dispositifs sociaux stabilisés, tels que la jurisprudence, la doctrine, les procédures, les qualifications, les hiérarchies normatives et les standards de preuve. Le droit ne traduit pas directement la morale. Il sélectionne, filtre, codifie et hiérarchise. Il transforme une exigence éthique diffuse en catégories actionnables, opposables et arbitrables. L’institution joue ici le rôle d’interface normative. Elle rend possible une compatibilité minimale entre des attentes morales et des contraintes de décision collective.
Le quatrième opérateur est la procédure. Deux régimes peuvent communiquer non parce qu’ils partageraient une substance commune, mais parce qu’ils acceptent une séquence commune de traitement. Ainsi, le récit clinique de la douleur peut être recueilli, standardisé, comparé, puis intégré à un protocole expérimental selon des règles explicites. De même, une revendication morale de justice peut être traduite juridiquement à condition d’emprunter des procédures reconnues, telles que la qualification des faits, l’administration de la preuve, le contradictoire ou la motivation de la décision. La procédure ne supprime pas l’écart entre régimes. Elle le rend négociable et traitable.
Le cinquième opérateur est l’interprète ou le médiateur expert. Dans la pratique, la traduction inter-régimes passe souvent par des figures hybrides, par exemple le clinicien-chercheur, le bioéthicien, le juge, l’expert, le psychologue, le médecin légiste, le sociologue du droit ou le comité d’éthique. Ces acteurs savent circuler entre plusieurs cadres sans les confondre totalement. Leur fonction n’est pas tant de fusionner les régimes que de rendre explicites les conditions sous lesquelles un énoncé peut changer de statut, de valeur ou de validité. Ils sont, en ce sens, des passeurs de validité.
Le sixième opérateur est la construction d’objets-frontières. Certains objets sont précisément élaborés pour être utilisables dans plusieurs régimes sans avoir exactement le même sens dans chacun d’eux. Une échelle de douleur, un dossier médical, un certificat d’incapacité, la notion de préjudice, la catégorie de consentement ou encore la notion de dignité fonctionnent souvent comme des objets-frontières. Ils permettent une coordination entre mondes hétérogènes sans exiger une unification complète de leurs langages. Leur force n’est pas sémantique au sens strict. Elle est pragmatique, institutionnelle et relationnelle.
À partir de là, il devient possible de préciser la logique de négociation entre régimes. Il n’y a pas de traduction sans sélection. Traduire, c’est toujours choisir ce qui sera conservé, ce qui sera reformulé et ce qui sera laissé de côté. Il n’y a pas de traduction sans perte. Certains aspects d’un régime sont intraduisibles dans un autre, ou n’y apparaissent qu’au prix d’une déformation. Il n’y a pas non plus de traduction sans gain. Le passage dans un autre régime peut produire de la comparabilité, de la décision, de la généralisation ou de la testabilité, c’est-à-dire des capacités que le régime d’origine ne possédait pas sous cette forme. Enfin, il n’y a pas de traduction sans rapport de pouvoir. Le régime d’accueil impose souvent ses critères de validité au contenu traduit. Ce qui entre dans le droit doit devenir justiciable. Ce qui entre dans l’expérimental doit devenir mesurable. Le régime dominant ne se contente pas de recevoir ce qui lui est adressé. Il le redéfinit selon ses propres contraintes.
L’exemple du passage entre régime clinique et régime expérimental de la douleur permet de saisir ce mécanisme avec netteté. Dans le régime clinique, la douleur apparaît d’abord comme expérience située, exprimée dans un récit, inscrite dans une singularité biographique, corporelle et relationnelle. La question y est principalement celle du vécu du patient, de sa formulation et de son évaluation dans la perspective du soin. Dans le régime expérimental, la douleur devient au contraire une variable à isoler, reproduire, corréler, quantifier et modéliser. La question porte alors sur les mécanismes, les seuils, les réponses mesurables et les facteurs causaux. La traduction entre les deux passe par des dispositifs précis, tels que les échelles visuelles analogiques, les scores, les questionnaires validés, les protocoles d’auto-évaluation, la standardisation des conditions, les critères d’inclusion ou les biomarqueurs éventuels. Ces dispositifs permettent à une expérience vécue d’entrer dans un espace de comparabilité. Mais cette entrée se paie d’une réduction. La douleur comme vécu n’est jamais totalement soluble dans la douleur comme variable. La négociation entre régimes ne consiste donc pas à abolir l’écart, mais à le rendre visible et praticable.
Le passage entre régime moral et régime juridique de la justice répond à une logique analogue. Dans le régime moral, la justice peut renvoyer à une exigence de bien, d’équité, de réparation ou de reconnaissance, voire à un sentiment d’intolérable ou à une intuition de la juste proportion. Dans le régime juridique, elle doit devenir qualifiable, opposable et arbitrable selon des règles préalables. Elle entre alors dans des catégories comme la responsabilité, la faute, le dommage, l’égalité devant la loi, la proportionnalité ou la régularité procédurale. La traduction s’opère ici par la qualification normative, la codification, la jurisprudence, l’interprétation des textes et la mise en balance des principes. Mais, là encore, le droit n’épuise jamais la morale. Il en retient certains aspects compatibles avec la décision institutionnelle et en laisse d’autres hors champ. L’injustice ressentie n’est pas toujours l’injustice juridiquement recevable. La négociation consiste alors soit à ajuster le droit, soit à reconnaître que certaines exigences morales excèdent son cadre.
On peut dès lors formuler une proposition générale. La communication entre régimes hétérogènes ne repose pas sur une identité préalable de sens, mais sur la construction de médiations opératoires permettant une compatibilité partielle, localisée et révisable entre des cadres de validité distincts. La négociation entre régimes n’a donc pas pour horizon une fusion totale. Elle vise plutôt une articulation contrôlée. Il ne s’agit pas de faire comme si clinique et expérimental, moral et juridique, vécu et mesure, symbole et opération disaient la même chose. Il s’agit de construire les conditions dans lesquelles ils peuvent se répondre sans se dissoudre l’un dans l’autre.
En termes plus théoriques, on peut distinguer plusieurs modèles de passage entre régimes. Le modèle de réduction consiste à convertir un régime dans un autre en lui faisant perdre une part de sa spécificité, comme lorsque le vécu est réduit à un score. Le modèle de correspondance établit des équivalences partielles entre les éléments de deux régimes, par exemple lorsqu’un type de souffrance clinique est mis en relation avec un ensemble d’indicateurs. Le modèle de traduction contrôlée explicite les règles du passage, les pertes admissibles et les limites de validité. Enfin, le modèle dialogique suppose que chaque régime conserve son autonomie tout en acceptant d’être modifié par le contact avec l’autre. C’est sans doute le modèle le plus exigeant, mais aussi le plus fécond.
Au terme de cette analyse, le problème initial se trouve déplacé. Il ne s’agit plus seulement de constater que des mondes de sens diffèrent, mais de comprendre comment ils deviennent praticables les uns pour les autres. La réponse la plus rigoureuse est sans doute la suivante. Ils deviennent communicables non par suppression de leur hétérogénéité, mais par l’institution de dispositifs de médiation qui organisent cette hétérogénéité, en règlent les passages et en rendent les effets réflexivement assumables. Dès lors, la véritable question n’est pas de savoir comment abolir l’écart entre régimes, mais comment instituer des formes de passage qui soient à la fois opératoires, critiques et non violentes envers ce qu’elles traduisent.
