Géopolitique de surface, fabrication du consentement et gouvernement des perceptions

On commet une erreur majeure lorsqu’on réduit la géopolitique à ses formes les plus visibles : affrontements entre États, rivalités de blocs, conflits idéologiques, alternances électorales, crises diplomatiques ou guerres ouvertes. Tout cela existe, évidemment. Mais ce niveau de lecture reste superficiel tant qu’on ne s’interroge pas sur l’environnement psychologique, symbolique, informationnel et économique dans lequel évoluent les populations.

Car le pouvoir moderne ne repose pas seulement sur la force. Il repose aussi sur une connaissance toujours plus fine des vulnérabilités humaines : besoin d’appartenance, peur de l’exclusion, obéissance à l’autorité, conformisme, réflexe de groupe, sensibilité au récit, fatigue cognitive, dépendance à des cadres interprétatifs, besoin d’ennemi, besoin de sens simple dans un monde complexe. Les sciences humaines, la psychologie sociale, la philosophie politique, la propagande moderne, les techniques médiatiques et les architectures algorithmiques ont, chacune à leur manière, exploré ces ressorts.

La vraie question n’est donc pas de savoir si ces mécanismes existent. Elle est de savoir ce que devient une civilisation lorsque des centres de pouvoir, des institutions, des appareils médiatiques, des plateformes et des industries de l’attention apprennent à les exploiter à grande échelle.

1. De la caverne à la société des écrans. Le premier problème est celui du réel perçu

Bien avant la psychologie expérimentale, Platon avait posé une intuition fondamentale avec l’allégorie de la caverne. Les prisonniers ne voient que des ombres et prennent ces ombres pour le réel. Le problème n’est pas seulement l’erreur. Le problème est que leur univers perceptif entier est déjà organisé à leur place. Ce qu’ils voient, le sens qu’ils attribuent à ce qu’ils voient, et même les limites de ce qu’ils peuvent imaginer sont conditionnés par la structure même de la caverne.

Cette intuition est d’une actualité saisissante. Une société moderne ne gouverne pas seulement par la loi, la police ou l’impôt. Elle gouverne aussi par les images disponibles, les récits recevables, les indignations autorisées, les peurs légitimes, les ennemis désignés, les sujets mis en avant et les sujets laissés hors champ. La première domination n’est pas toujours physique. Elle peut être cognitive, perceptive, narrative.

Autrement dit, la question centrale n’est pas seulement : qui gouverne ? La question est aussi : dans quelle caverne mentale les populations apprennent-elles à interpréter le monde ?

2. Milgram. Le pouvoir n’a pas besoin de monstres, il lui suffit d’individus ordinaires

Les expériences de Stanley Milgram restent décisives parce qu’elles détruisent une illusion rassurante. On aimerait croire que les systèmes oppressifs reposent d’abord sur des individus exceptionnellement pervers. Or Milgram a montré qu’un grand nombre d’individus ordinaires pouvaient aller très loin dans l’obéissance lorsqu’une autorité perçue comme légitime leur fournissait un cadre, une justification et une dilution de responsabilité.

Il faut rester rigoureux. Les expériences ont été discutées sur le plan méthodologique et éthique, et leur interprétation simple, selon laquelle l’humain obéirait mécaniquement à toute autorité, est trop pauvre. Mais elles conservent une valeur majeure pour penser l’obéissance, la pression de situation et le transfert de responsabilité.

Le point essentiel n’est pas seulement que « les gens obéissent ». Le point essentiel est plus dérangeant : beaucoup d’individus peuvent coopérer avec un dispositif qu’ils désapprouveraient moralement s’ils devaient en assumer seuls la responsabilité. Dès lors qu’un ordre vient d’en haut, qu’une norme institutionnelle l’encadre, qu’un langage technique le neutralise et qu’un environnement social le banalise, l’acte cesse d’apparaître comme un choix personnel entier. Il devient exécution, procédure, devoir, conformité.

C’est capital pour la géopolitique réelle. Les systèmes de domination ne fonctionnent pas seulement grâce à quelques décideurs au sommet. Ils fonctionnent grâce à toute une chaîne de participation ordinaire : administrateurs, experts, communicants, journalistes, techniciens, cadres, juristes, bureaucraties, relais d’opinion, électeurs et publics disciplinés. La domination durable passe rarement uniquement par la force brute. Elle passe par la coopération psychologique des exécutants.

3. La fabrication du consentement. Non pas d’abord censurer, mais cadrer le pensable

Là où Milgram éclaire la soumission individuelle à l’autorité, Herman et Chomsky éclairent le niveau systémique. Dans Manufacturing Consent, leur thèse n’est pas que tout serait explicitement truqué. Elle est que les structures économiques, institutionnelles et idéologiques du système médiatique tendent à orienter ce qui devient visible, crédible, prioritaire ou marginal.

Cela change tout. Dans un régime sophistiqué, on n’impose pas toujours une pensée unique de manière frontale. On agit plus en amont. On détermine ce qui mérite l’attention. On fixe les bornes du raisonnable. On hiérarchise les drames. On produit des indignations sélectives. On place certains acteurs sous les projecteurs et d’autres dans l’angle mort. On transforme certaines causes en évidences morales et d’autres en extravagances suspectes.

Le pouvoir ne dit pas toujours directement : voici ce qu’il faut penser. Il travaille souvent sur une question plus profonde : sur quoi faut-il penser, avec quels mots, dans quel cadre, et à l’intérieur de quel horizon de légitimité ?

Il faut ici distinguer au moins quatre niveaux d’action. Le premier est la production du visible : ce qui apparaît et ce qui disparaît. Le deuxième est le cadre d’interprétation : avec quelles catégories on comprend ce qui apparaît. Le troisième est le climat normatif : ce qu’il coûte socialement de s’écarter du récit dominant. Le quatrième est la canalisation affective : vers quels ennemis, quelles peurs et quelles indignations l’énergie collective est dirigée.

4. Diviser pour régner. Non pas toujours inventer les fractures, mais les activer, les figer et les administrer

La stratégie du divide et impera est ancienne. Déjà dans l’Antiquité, fragmenter l’adversaire permettait d’empêcher sa coalition. Dans les sociétés contemporaines, cette logique prend des formes plus diffuses. Il ne s’agit pas toujours de créer ex nihilo des clivages inexistants. Il s’agit souvent d’exploiter des lignes de fracture réelles, puis de les amplifier, de les durcir, de les moraliser et de les transformer en identités antagonistes.

La psychologie sociale apporte ici un socle décisif. L’expérience de Robbers Cave de Muzafer Sherif a montré que la compétition entre groupes pouvait rapidement produire hostilité, préjugés et agressivité, tandis que des objectifs communs pouvaient réduire le conflit. Même si cette expérience a ses limites historiques et méthodologiques, elle reste un appui important pour penser la fabrication contextuelle du conflit intergroupe.

Henri Tajfel, avec les travaux sur l’identité sociale, a ensuite montré que des catégorisations minimales suffisent parfois à faire émerger un favoritisme pour son propre groupe. Le simple fait d’être classé dans un « nous » face à un « eux » peut suffire à générer des biais. Cela signifie qu’une société n’a pas besoin de fractures métaphysiques pour produire des clivages puissants. Des marqueurs minimes, dès lors qu’ils deviennent symboliquement investis, peuvent être transformés en dispositifs d’opposition durable.

Dans le champ politique, cela signifie qu’une gouvernance de la division n’a pas nécessairement besoin d’inventer un ennemi absolu. Il lui suffit souvent de stabiliser des camps, d’entretenir des identités blessées, de nourrir des perceptions d’injustice asymétriques et de faire en sorte que l’énergie collective soit absorbée par des oppositions horizontales plutôt que dirigée vers les structures profondes du pouvoir.

5. La spirale du silence. Le silence est lui aussi un instrument de gouvernement

La domination ne passe pas seulement par ce qui est dit. Elle passe aussi par ce qui ne se dit plus.

La théorie de la spirale du silence, formulée par Elisabeth Noelle-Neumann, part d’une idée simple et redoutable : les individus hésitent à exprimer une opinion qu’ils perçoivent comme minoritaire parce qu’ils redoutent l’isolement social. Ce mécanisme peut progressivement renforcer l’apparence d’une opinion dominante, même lorsque la réalité est plus complexe.

Le point est décisif. Une société peut être dirigée non seulement par adhésion enthousiaste, mais aussi par auto-censure préventive. Les individus n’ont pas besoin d’être entièrement convaincus. Il suffit qu’ils se sentent seuls, disqualifiés, ridiculisés à l’avance, symboliquement menacés ou exposés à un coût social trop élevé pour parler.

Ainsi, le pouvoir moderne n’est pas seulement un pouvoir d’imposition. C’est aussi un pouvoir de climat. Il fabrique des ambiances normatives. Il produit des seuils de parole. Il décide implicitement quelles formulations sont recevables, lesquelles deviennent suspectes et lesquelles entraînent l’excommunication symbolique.

6. La foule, le récit, l’ennemi. La politique émotionnelle comme technologie de mobilisation

Bien avant les médias de masse numériques, Gustave Le Bon avait déjà attiré l’attention sur la suggestibilité collective et sur la manière dont les foules peuvent être saisies par des images simples, des oppositions binaires, des figures de chef et des condensations émotionnelles. Ses thèses ont vieilli sur plusieurs points, mais l’intuition demeure : une masse en tension réagit souvent moins à la complexité qu’à des schémas narratifs élémentaires. Le registre du « nous contre eux » n’est pas un accident de langage. C’est un instrument de mobilisation.

Le mécanisme du bouc émissaire s’inscrit dans la même logique. Lorsqu’une société traverse une crise économique, morale ou politique, il est souvent plus facile, pour des acteurs de pouvoir, de désigner une catégorie visible comme cause du mal que d’exposer la complexité des mécanismes structurels. Historiquement, ce procédé a pris des formes tragiques, notamment dans l’antisémitisme politique européen. Il reste récurrent dans les périodes de panique sociale, de désorientation morale ou de stress identitaire.

L’essentiel n’est pas seulement le mensonge. L’essentiel est la fonction psychopolitique de l’ennemi : simplifier, condenser, canaliser la colère et donner une forme à l’angoisse diffuse.

7. Stanford. Puissance symbolique, faiblesse probatoire

L’expérience de Stanford sur la prison est souvent mobilisée pour montrer comment des rôles imposés peuvent engendrer brutalisation et soumission. Elle conserve une force symbolique considérable dans l’imaginaire contemporain. Mais un texte rigoureux doit la remettre à sa juste place.

Ses faiblesses méthodologiques et interprétatives sont aujourd’hui largement documentées. Des critiques importantes ont montré, entre autres, le caractère biaisé de la collecte des données, le rôle actif des consignes données aux gardiens, le fait que les gardiens n’étaient pas laissés à une simple spontanéité situationnelle, ainsi que le faible niveau d’immersion réelle de nombreux participants. Elle ne doit donc pas être traitée comme une preuve scientifique de premier rang. (pubmed.ncbi.nlm.nih.gov)

Cela ne signifie pas qu’elle soit sans intérêt. Cela signifie qu’il faut la traiter comme une illustration culturelle forte d’une intuition sur les effets de rôle, de cadre et de situation, et non comme une fondation empirique incontestable.

Cette précision n’est pas secondaire. Un article sérieux évite de se fragiliser lui-même en mettant sur le même plan des références de robustesse inégale.

8. Les plateformes numériques. La caverne est devenue interactive

L’une des transformations majeures de notre époque est que la fabrication du consentement et la gouvernance des divisions ne passent plus seulement par les médias classiques. Elles passent aussi par des plateformes qui organisent l’attention, sélectionnent les contenus, modulent les saillances et reconfigurent l’environnement cognitif des individus en temps réel.

Des travaux récents montrent que les systèmes de recommandation peuvent avoir des effets politiques mesurables sur l’exposition des utilisateurs et sur certains comportements associés. Une étude publiée dans Nature en février 2026, fondée sur une expérimentation menée sur X, a conclu que le fil algorithmique favorisait davantage certains contenus politiques conservateurs, réduisait relativement la visibilité de médias traditionnels et produisait des effets persistants sur les abonnements et l’exposition, même après retour à un fil chronologique. (Nature)

Il faut rester prudent. Tous les phénomènes de polarisation ne sont pas produits uniquement par les algorithmes. Les tendances humaines préexistantes comptent, tout comme la structure des réseaux, les dynamiques de prestige, l’économie de l’attention et les incitations à la réaction émotionnelle. Mais précisément, c’est là le point décisif : les plateformes n’ont pas besoin de contrôler totalement les esprits pour avoir un impact massif. Il leur suffit de sculpter l’environnement de visibilité, de renforcer certaines saillances, de récompenser certains affects, d’accélérer la contagion et de stabiliser des clivages rentables.

La caverne platonicienne n’est plus seulement un mur. C’est un flux personnalisé.

9. Le monde juste, la morale sélective et la rationalisation de l’ordre

Un autre mécanisme central, souvent sous-estimé, est la croyance dans un monde fondamentalement juste. Cette tendance pousse les individus à supposer que les positions sociales reflètent un mérite moral ou personnel. Dans sa version politique, elle permet de naturaliser l’inégalité et de moraliser la hiérarchie : les dominés auraient mérité leur sort, les favorisés auraient prouvé leur valeur.

Ce type de croyance sert puissamment les systèmes de pouvoir, parce qu’il transforme les structures en caractères, les mécanismes en mérites et les injustices en conséquences naturelles. La domination la plus efficace n’est pas seulement celle qui contraint. C’est celle qui devient moralement plausible aux yeux mêmes de ceux qu’elle désavantage.

10. Le gouvernement des perceptions est aussi une industrie

Il faut aller plus loin. Le gouvernement des perceptions n’est pas seulement un enjeu politique. Il est aussi devenu un secteur économique central.

Les industries culturelles, la publicité, les relations publiques, le marketing, le branding, le marketing politique, les plateformes de ciblage, l’économie des influenceurs et l’ingénierie comportementale ne sont pas des technologies périphériques. Elles constituent une infrastructure économique de captation de l’attention, de segmentation des publics, d’orientation des affects et de production d’adhésion.

Dans le capitalisme avancé, on ne vend pas seulement des objets. On vend aussi de l’attention, du désir, du prestige, de l’identification, du positionnement moral, du sentiment d’appartenance, parfois même des paniques et des indignations. La fabrication du consentement est donc aussi une industrie lucrative.

Cette dimension économique éclaire un point essentiel : si les dispositifs de simplification conflictuelle, de polarisation émotionnelle et de saturation narrative prolifèrent, ce n’est pas seulement parce qu’ils servent des intérêts stratégiques. C’est aussi parce qu’ils correspondent à des modèles d’affaires.

Le gouvernement des perceptions n’est pas seulement un instrument de pouvoir. C’est aussi un marché.

11. La résistance. Aucun dispositif n’est totalement étanche

Ce tableau serait toutefois incomplet si l’on n’y ajoutait pas la question de la résistance. Car aucun dispositif de cadrage, même sophistiqué, ne produit une adhésion totale et sans reste.

Les travaux de James C. Scott sur l’infrapolitique rappellent que la domination coexiste souvent avec des formes discrètes de retrait, de ruse, de dissimulation, de sabotage symbolique, de non-coopération ou de double langage. Sa réflexion sur les hidden transcripts montre que l’apparente docilité d’un ordre social ne suffit jamais à mesurer l’état réel des consciences. (yalebooks.yale.edu)

Albert O. Hirschman permet d’ajouter une distinction décisive avec le triptyque exit, voice, loyalty. Un système ne fait pas seulement face à l’obéissance ou à l’insurrection. Il fait aussi face à la prise de parole critique, à la défection, au retrait, à la désaffiliation lente, à l’érosion de la loyauté et à la fuite hors du cadre. (hup.harvard.edu)

C’est ici qu’apparaît une idée capitale. Le consentement visible n’est jamais nécessairement un consentement intégral. Une société peut paraître disciplinée tout en étant traversée de refus souterrains, de contre-lectures, de lassitudes accumulées, de désengagements et de réserves silencieuses.

Les moments de bascule viennent souvent de là. Un ordre tient tant qu’il conserve le monopole du vraisemblable. Il commence à vaciller quand ses récits cessent d’organiser l’expérience vécue, quand les mots officiels n’adhèrent plus au réel perçu, quand les dissonances deviennent trop nombreuses, et quand ce qui semblait naturel cesse brusquement de l’être.

12. L’internationalisation. La caverne n’est plus nationale

Une couche supplémentaire s’impose. Les techniques de modelage perceptif ne restent pas enfermées dans les frontières nationales. Elles circulent, s’exportent, s’adaptent, se traduisent, se professionnalisent. Certaines puissances les développent d’abord pour un usage interne. D’autres les projettent vers l’extérieur sous forme d’ingérences informationnelles, d’opérations psychologiques, de guerre cognitive, de déstabilisation narrative ou d’influence ciblée.

La caverne n’est plus nationale. Elle est transnationale, réticulaire, multi-scalaire.

La compétition géopolitique contemporaine ne porte donc pas seulement sur les territoires, les ressources, les corridors stratégiques ou les chaînes d’approvisionnement. Elle porte aussi sur la capacité à structurer les environnements perceptifs, à imposer ses cadres narratifs au-delà de ses frontières, à perturber ceux de l’adversaire, à orienter les émotions collectives, et à désorganiser la lisibilité du réel chez l’autre.

La géopolitique cognitive devient ainsi une dimension centrale de la puissance.

13. Ce que révèle l’ensemble. Non pas une théorie simpliste du complot, mais une écologie du pouvoir

Le danger serait ici de basculer dans une formule paresseuse du type : « tout est manipulé par quelques élites ». Une telle formule est intellectuellement faible. Elle simplifie à l’excès et empêche de comprendre la texture réelle du pouvoir.

Le tableau est plus exigeant. Il faut penser ensemble l’obéissance à l’autorité, les dynamiques de groupe, la peur de l’exclusion, la gestion médiatique du visible, la production d’ennemis utiles, les filtres institutionnels du discours, les intérêts économiques, l’ingénierie des plateformes, la fatigue cognitive, la fragmentation de l’attention et la quête de simplicité émotionnelle.

Ce qui apparaît alors, ce n’est pas nécessairement une conspiration unique, centralisée, omnipotente. C’est quelque chose de plus crédible et peut-être de plus inquiétant : un écosystème de pouvoir capable d’exploiter méthodiquement des failles humaines connues, en combinant récit, procédure, autorité, technologie, segmentation, pression normative, modèles économiques et design informationnel.

Le pouvoir moderne n’opère donc pas seulement par la contrainte directe. Il se déploie aussi par l’organisation des représentations, l’administration des fractures, la hiérarchisation du visible, la modulation des coûts symboliques et l’exploitation systématique des vulnérabilités ordinaires.

14. La vraie géopolitique commence là

Avant d’analyser les blocs, les alliances, les interventions, les sanctions, les campagnes électorales ou les narratifs internationaux, il faut poser cette question préalable : dans quel état psychique, symbolique, cognitif et affectif se trouvent les populations appelées à consentir, à obéir, à s’indigner, à voter, à dénoncer, à se taire ou à s’entre-déchirer ?

Si cette question n’est pas posée, on reste au niveau de la géopolitique de surface. On observe les événements, mais pas les conditions de leur réception. On regarde les conflits, mais pas les dispositifs qui rendent certains conflits pensables et d’autres invisibles. On parle de démocratie, d’opinion et de débat public sans examiner la fabrication des cadres dans lesquels cette opinion se forme.

La leçon commune de Platon, de Milgram, de Sherif, de Tajfel, de Noelle-Neumann, de Herman et Chomsky, puis de Scott et d’Hirschman, n’est évidemment pas identique. Mais elle converge sur un point essentiel : l’être humain n’entre jamais nu dans la sphère politique. Il y entre avec des perceptions préparées, des appartenances activées, des peurs stimulées, des récits prêts à l’emploi, des seuils de parole intériorisés, des autorités déjà légitimées, des hiérarchies déjà moralement cadrées, et une idée souvent préfabriquée de ce qui est réel, pensable, moral ou normal.

La géopolitique visible n’est donc que la pointe émergée d’un dispositif plus vaste. Sous les événements se trouvent les cadres. Sous les cadres se trouvent les mécanismes psychiques. Sous les mécanismes psychiques se trouvent les infrastructures économiques, médiatiques et techniques qui orientent l’attention et distribuent la légitimité. Et sous cet ensemble demeure la vieille question de la caverne : qui projette les ombres, qui les interprète, qui en tire profit, et à quelles conditions ces ombres cessent-elles d’être crues ?

Formule de clôture

On ne comprend rien de durable à la géopolitique si l’on ne comprend pas d’abord comment se fabriquent l’obéissance, la perception, la loyauté et parfois leur rupture. Le pouvoir moderne ne s’exerce pas seulement par la contrainte. Il se déploie aussi à travers l’organisation des représentations, l’administration des fractures, la hiérarchisation des récits légitimes, la capture économique de l’attention et l’exploitation croissante des vulnérabilités psychologiques ordinaires. La géopolitique de surface n’est que la scène visible. Le véritable théâtre du pouvoir se situe dans la formation des esprits, la structuration du pensable et la lutte pour le contrôle des environnements perceptifs.

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