Le katechon et la machine : Peter Thiel face à son propre paradoxe
En septembre 2026, Peter Thiel formule une distinction qui peut passer pour une provocation. Interrogé sur la tendance à moraliser les nouvelles technologies, il demande quel est l’antonyme de « bon ». Selon lui, le contraire moral de good est evil, tandis que son contraire fonctionnel est bad. Une Ferrari peut ainsi être jugée « maléfique » en raison de sa consommation tout en restant une excellente voiture. Une Trabant serait simplement une mauvaise voiture. Thiel pousse le raisonnement jusqu’à remarquer qu’une personne malfaisante possède au moins une forme de compétence lorsqu’elle parvient à accomplir ce qu’elle entreprend. Il précise qu’il préfère le bien au mal, puis oppose le Faust de Marlowe à celui de Goethe.
Cette séparation entre valeur morale et efficacité fonctionnelle offre une entrée dans sa pensée, tout en révélant une difficulté. Une technologie fonctionne dans des conditions matérielles et institutionnelles déterminées. Elle mobilise des ressources, distribue des capacités et produit des conséquences pour d’autres acteurs. La qualifier de « bonne » au seul sens fonctionnel suppose déjà d’avoir choisi les critères de la performance. Une technologie peut atteindre exactement l’objectif assigné et produire, par cette réussite même, des effets qui rendent le critère initial insuffisant.
La difficulté rejoint plusieurs thèmes anciens chez Thiel. René Girard, la rivalité mimétique, l’Apocalypse, l’Antéchrist, le katechon et la stagnation technologique appartiennent à des registres différents, mais convergent dans sa réflexion sur le progrès et le pouvoir. Cette trajectoire intellectuelle croise son activité entrepreneuriale. Thiel a cofondé Palantir en 2003 et préside son conseil d’administration. L’entreprise développe des infrastructures qui intègrent de grandes quantités de données afin de soutenir des décisions opérationnelles dans des entreprises, des administrations, des services de renseignement et des forces armées.
Une tension apparaît. Thiel redoute qu’une civilisation effrayée par ses propres technologies accepte une concentration exceptionnelle du pouvoir en échange de davantage de sécurité. Palantir fournit parallèlement des outils qui augmentent les capacités de perception, d’analyse et de coordination d’institutions puissantes. Le rapprochement ne suffit pas à établir une contradiction, mais il mérite davantage qu’une simple coïncidence biographique.
Cette tension perdrait pourtant sa valeur analytique si le vocabulaire de Thiel suffisait à l’expliquer. Une augmentation du pouvoir de Palantir pourrait confirmer que le katechon risque de devenir ce qu’il retient. Une dénégation pourrait à son tour être interprétée à travers Girard, puisque les rivaux ne perçoivent pas nécessairement leur propre ressemblance. Le raisonnement deviendrait alors difficile à réfuter.
L’intérêt du paradoxe dépend de sa confrontation avec des éléments extérieurs à la pensée de Thiel. Les capacités réelles des technologies, leurs usages documentés, les institutions qui les emploient et les limites imposées à leur pouvoir offrent des critères plus solides que la seule cohérence du cadre théologique.
De Girard à l’Antéchrist
René Girard occupe une place ancienne dans le parcours intellectuel de Peter Thiel, qui découvre sa pensée à Stanford à la fin des années 1980. La théorie mimétique part de l’idée que le désir humain se forme largement par imitation. Un individu apprend à désirer certains objets parce qu’un autre les désire ou les valorise. Le modèle peut alors devenir rival. À mesure que chacun observe et imite l’autre, l’objet initial perd parfois de son importance. Les protagonistes finissent par se définir à travers leur affrontement et peuvent devenir plus semblables au moment même où ils cherchent à affirmer leur différence.
Girard étend cette analyse aux crises collectives. Lorsque les rivalités se multiplient et deviennent difficiles à distinguer, une communauté peut concentrer ses tensions sur une victime commune. Le mécanisme du bouc émissaire restaure alors provisoirement l’ordre en attribuant à un individu ou à un groupe la responsabilité d’un désordre beaucoup plus diffus.
L’intérêt de Thiel pour cette pensée dépasse largement la lecture occasionnelle. En juillet 2004, avec le théologien Robert Hamerton-Kelly, il réunit Girard et plusieurs chercheurs à Stanford. Les travaux issus de cette rencontre seront publiés sous le titre Politics and Apocalypse. Quelques années plus tard, leurs échanges contribuent à la création d’Imitatio, organisation consacrée à la théorie mimétique.
La proximité chronologique avec les débuts de Palantir n’établit aucune filiation entre l’entreprise et le colloque. Elle montre simplement que Thiel réfléchit déjà, à cette période, aux formes contemporaines de violence, à la fragilité de l’ordre politique et aux possibilités d’escalade. Chez Girard, l’Apocalypse peut notamment désigner l’aboutissement d’une rivalité humaine devenue techniquement incontrôlable. Les armes nucléaires donnent à cette possibilité une dimension matérielle évidente. Les biotechnologies et certaines formes d’intelligence artificielle ajoutent d’autres risques susceptibles de dépasser ceux qui les développent.
Wolfgang Palaver, l’un des chercheurs associés à la théorie mimétique, a insisté sur cette dimension politique de Girard. Le progrès technique accroît la puissance d’action humaine sans garantir une augmentation correspondante de sa capacité à contenir la rivalité. La technologie peut ainsi devenir un multiplicateur d’une violence dont les mécanismes restent profondément humains.
Cette perspective permet de comprendre pourquoi la stagnation technologique et le risque technologique peuvent coexister dans la pensée de Thiel. Il peut simultanément reprocher aux sociétés occidentales de ne plus construire assez et redouter certaines trajectoires scientifiques capables de produire des catastrophes. Le problème se déplace alors vers l’autorité qui décidera quelles innovations doivent avancer, lesquelles doivent être ralenties et au nom de quels risques.
La perspective d’une catastrophe produit en retour une demande de protection. C’est ici qu’intervient le katechon. Dans la deuxième épître aux Thessaloniciens, le terme désigne ce qui retient, ou celui qui retient, la manifestation du désordre ultime. Carl Schmitt l’a ensuite repris pour penser les forces historiques capables de différer la désagrégation politique.
Thiel transpose cette figure dans le monde contemporain. Il redoute qu’une autorité chargée d’empêcher les catastrophes technologiques accumule progressivement les moyens de surveiller, réglementer et contrôler leur développement. Dans son échange en anglais avec Tyler Cowen, publié en 2024 par Conversations with Tyler, il décrit le katechon comme une force provisoire et instable, impossible à identifier durablement à une institution. Il évoque explicitement le risque que le katechon finisse par devenir l’Antéchrist et rattache cette possibilité à une lecture girardienne de leur relation mimétique.
Cette construction apparaît avec une netteté particulière dans les quatre conférences données à San Francisco à l’automne 2025 sous le titre The Antichrist: A Four-Part Lecture Series. Organisées avec ACTS 17 Collective au Commonwealth Club, elles se déroulent quatre lundis devant un public complet, avec une consigne off the record. Le Washington Post affirme avoir obtenu et examiné les enregistrements des quatre conférences. Son compte rendu attribue à Thiel la formule « someone like Greta or Eliezer » et rapporte qu’il range ces opposants à la technologie parmi les « legionnaires of the Antichrist ». L’attribution à Greta Thunberg et Eliezer Yudkowsky repose ainsi sur les enregistrements obtenus et rapportés par le journal, et non sur une transcription officielle publiée par Thiel.
Le statut de ce vocabulaire reste incertain. Sa présence répétée au fil des années indique davantage qu’une improvisation passagère, sans révéler la part respective de conviction religieuse, de modèle intellectuel et de stratégie rhétorique. Ces possibilités peuvent coexister, mais elles orientent l’analyse différemment.
Une conviction sincère permet de confronter les activités de Thiel aux dangers qu’il décrit lui-même. Une utilisation principalement stratégique du registre apocalyptique conduit plutôt à examiner ses effets politiques. Le vocabulaire distribue alors les rôles. Les défenseurs de certaines formes de développement technologique peuvent apparaître comme les gardiens du progrès, tandis que leurs adversaires deviennent ceux qui voudraient l’arrêter au nom de la sécurité. Des désaccords sur la réglementation entrent ainsi dans un récit beaucoup plus vaste, celui d’une lutte contre les forces susceptibles d’étouffer la science.
Déterminer ce que Thiel « croit vraiment » ne résout pas le problème. Un langage politique agit aussi par les catégories qu’il impose, les adversaires qu’il rapproche et les conflits qu’il dramatise. Un katechon auquel Thiel croit littéralement et un katechon utilisé comme dispositif rhétorique ne produisent pas exactement la même analyse, mais les effets publics du vocabulaire peuvent être étudiés dans les deux cas.
Le cadre girardien rencontre toutefois une limite. Si la ressemblance avec l’adversaire confirme la théorie et que la dénégation de cette ressemblance la confirme également, le raisonnement devient presque impossible à réfuter. Pour savoir si une puissance protectrice acquiert réellement des capacités qui échappent à ses limites, Girard ne suffit plus. Il faut pouvoir identifier des critères extérieurs à la théorie.
Faust et la mesure de l’efficacité
La référence à Faust déplace le problème vers la notion d’efficacité. Thiel préfère le Faust de Goethe à celui de Marlowe et associe cette préférence à la différence entre une puissance qui fonctionne et une puissance inefficace.
La fin de Faust II complique cette séparation. Faust veut gagner de nouvelles terres sur la mer. La propriété de Philémon et Baucis gêne son projet. Il souhaite leur déplacement, puis l’intervention de Méphistophélès et de ses hommes conduit à leur mort et à l’incendie de leur demeure. Le chantier avance malgré eux.
Sa réussite dépend du critère choisi pour la mesurer. Faust transforme le territoire et atteint son objectif matériel au prix de la destruction de ceux qui occupaient l’espace convoité. La comparaison entre Ferrari et Trabant rencontre la même difficulté. Une voiture peut exceller selon des critères de vitesse ou d’ingénierie tout en produisant des coûts qui appartiennent à son fonctionnement matériel.
Le problème dépasse le jugement moral ajouté après coup. La consommation d’une voiture, les ressources nécessaires à sa production ou les externalités qu’elle engendre appartiennent à son existence matérielle. Décider de les exclure de l’évaluation fonctionnelle revient déjà à définir ce que l’on accepte de compter comme performance.
Une infrastructure informationnelle rend cette difficulté plus concrète. Un outil conçu pour identifier rapidement des individus, relier des données dispersées ou accélérer une décision peut remplir efficacement ces fonctions. La fiabilité des données, les erreurs produites et les conséquences de cette accélération appartiennent pourtant à son évaluation. Une plateforme qui produit davantage de décisions en moins de temps n’est pleinement efficace que si la vitesse constitue le bon critère et si les erreurs ou les coûts produits ailleurs ne modifient pas le bilan.
Philémon et Baucis éclairent ainsi le point faible de la distinction initiale. Certains effets attribués à la morale extérieure de la technologie se trouvent déjà inscrits dans la manière dont sa performance est définie et obtenue. La compétence n’est pas nécessairement neutre avant que la morale vienne la juger. Elle dépend aussi de ce que l’on demande à la machine d’accomplir et de ce que l’on accepte de laisser hors du calcul.
Palantir offre un terrain concret pour examiner cette difficulté.
Palantir : trois usages, trois formes de contrôle
Palantir n’exerce pas la souveraineté des États, des administrations ou des armées qui utilisent ses logiciels. Ses clients conservent leurs chaînes de commandement et leurs responsabilités juridiques. Thiel préside le conseil d’administration sans se confondre avec l’entreprise, qui possède une direction, des salariés, des actionnaires, des clients et des obligations contractuelles. Sa théologie personnelle ne fournit aucune explication suffisante des décisions de Palantir.
Cette distinction est importante parce que le paradoxe ne consiste pas à chercher une doctrine girardienne cachée dans chaque contrat de l’entreprise. Il porte sur une relation plus limitée entre les idées d’un acteur, les formes de pouvoir auxquelles il participe et les capacités que contribue à construire une entreprise qu’il a cofondée et qu’il préside.
Palantir n’est pas davantage seule sur ce terrain. D’autres entreprises fournissent des infrastructures de cloud, d’analyse de données, d’intelligence artificielle ou de sécurité à des administrations et à des armées. Sa pertinence vient de la conjonction particulière entre ces activités et la pensée politique de Thiel, non d’un monopole sur la capacité technique.
La relation avec l’Immigration and Customs Enforcement américain s’étend sur plus d’une décennie, mais les outils et les missions ont évolué. FALCON servait notamment à Homeland Security Investigations pour rechercher et rapprocher des données issues de sources policières différentes. HSI l’a ensuite remplacé par RAVEn. Ce changement constitue déjà une limite à l’hypothèse d’une dépendance irréversible envers Palantir : une administration peut abandonner l’une de ses plateformes sans renoncer aux fonctions analytiques recherchées.
ImmigrationOS appartient à une autre séquence. En 2025, ICE a confié environ 30 millions de dollars à Palantir pour développer cette plateforme. Les fonctions demandées comprennent la priorisation de certaines cibles, dont les personnes ayant dépassé la durée de leur visa, une visibilité « quasi temps réel » sur les départs volontaires et l’amélioration du cycle allant de l’identification à l’éloignement.
Ces fonctions donnent une idée assez précise de la capacité recherchée. Elles ne disent pas, à elles seules, comment chaque donnée est obtenue, pondérée ou vérifiée, ni ce qui arrive lorsqu’une information est fausse. Des outils d’audit permettent par ailleurs d’examiner les journaux d’utilisation et de signaler certains comportements. La capacité opérationnelle et l’existence de garde-fous techniques sont toutes deux documentées. Les sources publiques renseignent beaucoup moins sur la fréquence des contrôles, les taux d’erreur et les corrections obtenues lorsqu’une utilisation pose problème.
L’accord conclu avec l’US Army présente une autre configuration. En juillet 2025, l’armée a regroupé 75 contrats liés à Palantir, dont 15 principaux et 60 associés, dans un véhicule destiné à faciliter pendant dix ans l’achat de produits d’intégration de données, d’analyse et d’intelligence artificielle. Son plafond de 10 milliards de dollars représente le maximum potentiel des achats autorisés, sans constituer un versement ou un engagement de cette somme.
L’intérêt du chiffre tient moins à son effet spectaculaire qu’à la structure qu’il décrit. L’accord consolide un grand nombre de relations contractuelles dans un cadre commun susceptible de faciliter l’accès de l’Army aux produits concernés. Les achats restent soumis à ses procédures administratives, notamment à l’évaluation des besoins et au contrôle des dépenses. Le cadre de surveillance porte ici d’abord sur l’acquisition. Les documents publics décrivent beaucoup moins précisément les limites opérationnelles attachées aux différents usages qui pourront ensuite être commandés.
Le cas policier déplace encore la focale. Plusieurs services ont employé les plateformes analytiques de Palantir. Le LAPD les a notamment utilisées pour agréger des données et analyser des relations entre personnes, lieux ou événements. À New York, la ville avait dépensé plus de 2,5 millions de dollars pour des logiciels Palantir entre 2012 et 2014.
Il faut cependant éviter de confondre l’utilisation de logiciels Palantir avec l’ensemble des dispositifs de police prédictive. Le NYPD a déclaré devant la justice que son système opérationnel de police prédictive avait été développé en interne et n’utilisait aucun produit tiers à cette fin. Le contentieux autour de l’accès aux documents montre ici une autre dimension du contrôle : avant même d’évaluer une technologie publique, encore faut-il pouvoir déterminer précisément laquelle est utilisée, pour quelle fonction et selon quelles règles.
Les trois exemples remplissent ainsi des fonctions différentes. ICE permet d’observer une capacité technique assortie d’outils d’audit. L’Army montre une expansion contractuelle encadrée par des procédures d’acquisition. Les dossiers policiers font apparaître le rôle du contentieux et de l’accès aux documents. Aucun ne correspond à une absence complète de contrôle. Aucun ne fournit non plus, dans les sources publiques examinées ici, une vision suffisamment complète de ce qui se produit lorsqu’un garde-fou doit effectivement modifier une pratique.
Cette dissymétrie est importante. Les contrats, les montants, les objectifs institutionnels et certaines capacités sont relativement visibles. Les effets individuels, les taux d’erreur, les validations humaines et l’efficacité des recours le sont beaucoup moins. Nous savons davantage ce que les systèmes sont censés permettre que ce qu’ils font effectivement aux personnes situées à l’autre extrémité de la chaîne.
Il s’agit d’une limite des sources disponibles, et non d’une preuve indirecte contre Palantir ou ses clients. Le manque de données interdit de présumer que les protections fonctionnent parfaitement. Il interdit également de conclure qu’elles échouent. Il définit en revanche ce qu’il faudrait observer pour trancher plus solidement.
Du pouvoir technique au pouvoir politique
La position de Thiel déborde Palantir. Son capital lui permet d’investir dans des entreprises et de financer des causes politiques. Sa réussite technologique lui ouvre des réseaux économiques et institutionnels. Ses interventions publiques diffusent une lecture particulière des conflits liés au progrès. Sa position à la tête du conseil d’administration de Palantir l’inscrit enfin dans une entreprise étroitement liée à des institutions publiques.
Son soutien à JD Vance fournit un exemple documenté de cette extension au domaine politique. Thiel a consacré 15 millions de dollars lors de la campagne sénatoriale de 2022. Ce financement établit une intervention politique importante. Il ne suffit cependant pas à démontrer une doctrine commune reliant Girard, Palantir et les responsables soutenus par Thiel, ni une conversion automatique de son pouvoir économique en décisions publiques.
La question porte plutôt sur les passages entre ces différents espaces. Capital, position entrepreneuriale, réseaux politiques et influence intellectuelle peuvent se renforcer, mais leur articulation doit être démontrée cas par cas. Le paradoxe de Thiel n’exige d’ailleurs pas l’existence d’un système intégré où toutes ces formes de pouvoir se confondraient. Leur coexistence autour d’un acteur qui réfléchit lui-même aux dangers de la concentration du pouvoir suffit à rendre la question pertinente.
Le paradoxe de Thiel à l’épreuve des faits
Le paradoxe du katechon peut être soumis à un test relativement simple. Une puissance technique resterait effectivement contenue si les contrôles prévus modifiaient ses pratiques, interrompaient certains usages ou conduisaient une institution à renoncer à une capacité jugée disproportionnée. Une extension continue des finalités, une dépendance technique durable, l’opacité des critères de décision ou l’impuissance des organismes de contrôle indiqueraient une trajectoire différente.
Les cas examinés fournissent déjà quelques éléments de réfutation. RAVEn montre qu’une administration peut abandonner une plateforme Palantir. Les outils d’audit associés aux environnements utilisés par ICE montrent qu’une surveillance des usages peut être intégrée à l’architecture technique. Les procédures de l’Army maintiennent un contrôle administratif sur les acquisitions. Les contentieux relatifs aux systèmes policiers montrent que l’usage de technologies publiques peut faire l’objet de contestations.
Ces éléments contredisent une lecture fataliste selon laquelle toute augmentation de puissance conduirait mécaniquement à l’absence de contrôle. Ils déplacent cependant le problème vers l’efficacité des limites. Un audit importe lorsqu’il entraîne une correction. Une procédure contractuelle devient décisive lorsqu’elle empêche ou modifie effectivement un usage. Un recours acquiert sa portée lorsqu’une décision peut changer la pratique contestée.
Les sources publiques examinées ici documentent beaucoup mieux l’existence des capacités et des cadres de contrôle que ce moment où le contrôle produit son effet. ImmigrationOS illustre l’écart entre des fonctions opérationnelles détaillées et une connaissance beaucoup plus faible de leurs erreurs ou corrections. L’accord Army expose précisément l’architecture contractuelle, tandis que ses usages restent plus difficiles à observer. Les dossiers policiers montrent combien l’accès aux informations nécessaires à l’évaluation peut lui-même devenir un objet de contentieux.
Ce constat permet de conserver le tranchant du paradoxe sans transformer l’incertitude en preuve. L’existence de contre-pouvoirs empêche d’affirmer que le reteneur devient nécessairement ce qu’il devait contenir. Leur efficacité moins documentée empêche de considérer leur présence institutionnelle comme une réponse suffisante. À mesure que les capacités d’observer, de sélectionner et d’agir s’étendent, la charge de la démonstration se déplace vers ceux qui soutiennent que ces capacités demeurent effectivement contenues.
La théologie de Thiel retrouve ici une fonction plus circonscrite. Si elle traduit une conviction profonde, elle fournit un étalon auquel confronter ses propres activités. Les pouvoirs construits au nom de la sécurité devraient rester exposés à des limites capables d’agir sur eux. Si son vocabulaire apocalyptique remplit surtout une fonction stratégique, l’analyse porte davantage sur la manière dont il ordonne le débat, rapproche des adversaires différents et transforme des désaccords sur la réglementation en conflit entre progrès et interdiction.
Thiel demeure au centre dans les deux lectures. Il théorise le danger d’une concentration du pouvoir née de la peur technologique tout en participant à plusieurs espaces où circulent capital, influence politique et capacité technique. Cette coexistence ne démontre aucune contradiction définitive. Elle soumet son raisonnement à sa propre exigence : la méfiance envers le pouvoir protecteur doit pouvoir s’appliquer aux instruments qui augmentent la puissance d’action des institutions qu’il juge nécessaires.
L’hypothèse qui ressort de ces cas est plus précise qu’une accusation de dérive inévitable. Le danger tient à une accumulation progressive de capacités dont chacune possède une justification fonctionnelle, un contrat, une procédure et parfois son propre mécanisme de contrôle, tandis que leur combinaison peut accroître la puissance institutionnelle plus vite que ne progresse la possibilité publique d’en observer les effets.
Cette hypothèse reste réfutable. Des audits produisant des corrections vérifiables, des juridictions capables de suspendre certains usages, des administrations renonçant à des capacités jugées excessives ou des données montrant que les erreurs sont détectées et réparées l’affaibliraient. À l’inverse, une extension durable des usages accompagnée de contrôles surtout formels la renforcerait.
La distinction initiale entre efficacité et valeur prend alors une dimension politique que l’image de la Ferrari ne contenait pas encore. Lorsqu’une technologie augmente la capacité d’une institution à voir, classer ou agir sur des individus, sa performance modifie aussi la distribution concrète du pouvoir. L’efficacité cesse d’être seulement une propriété de la machine. Elle devient une propriété de la relation qu’elle transforme.
Une société peut avoir de bonnes raisons de construire des instruments capables de voir davantage et d’agir plus vite. Plus ces capacités augmentent, plus la réalité de leurs limites doit pouvoir être démontrée par leurs effets, plutôt que présumée à partir de l’existence d’un contrat, d’un audit ou d’une procédure.
Le katechon n’a plus besoin d’être nommé pour que le problème du reteneur reste entier.
