Mensonges d’État, déstabilisations, guerres. Une mécanique du désastre

Les complots d’État existent. Il faut arrêter de faire comme si ce mot était par nature illégitime ou délirant. Lorsqu’un pouvoir organise secrètement une opération de déstabilisation, manipule l’information, finance des relais, orchestre une campagne de diffamation ou soutient un renversement de gouvernement, on est bien face à un complot au sens strict. Le problème n’est donc pas le mot. Le problème, c’est qu’on accepte ce terme quand l’histoire l’a déjà consacré, mais qu’on le rejette d’avance quand les faits sont encore en train d’être disputés.
En 1953, en Iran, les services américains et britanniques ont participé à l’opération qui a conduit à la chute de Mossadegh. Ce n’est plus une fantaisie idéologique, ni un soupçon marginal. C’est un épisode documenté de l’histoire contemporaine. En 1973, au Chili, l’ingérence américaine contre Allende, la stratégie de déstabilisation et l’appui apporté au basculement autoritaire font également partie des faits sérieux et établis. Là encore, il ne s’agit pas d’une théorie vague, mais d’une logique clandestine de puissance, au service d’intérêts géopolitiques et économiques.
On peut dire la même chose de l’Afghanistan à la fin des années 1970, à condition de rester précis. Oui, les États-Unis ont soutenu clandestinement des forces islamistes hostiles au gouvernement afghan et à l’influence soviétique. Oui, cette politique a contribué à ouvrir un espace qui favorisera plus tard la montée de réseaux djihadistes transnationaux. En revanche, il faut éviter les raccourcis trop mécaniques. Dire que Washington a créé de toutes pièces chaque acteur ultérieur serait excessif. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que des puissances ont joué avec des forces qu’elles pensaient instrumentaliser, avant d’être rattrapées par les effets de leurs propres stratégies.
L’Irak en 2003 constitue un autre cas majeur. La justification de la guerre par les armes de destruction massive reposait sur des affirmations présentées comme certaines alors qu’elles étaient fragiles, biaisées ou trompeuses. Il y a bien eu construction d’un récit destiné à obtenir l’adhésion de l’opinion et à légitimer une intervention décidée d’avance dans un climat de peur et de propagande. Là aussi, la mécanique est connue. On fabrique une menace absolue, on simplifie le réel, on moralise l’intervention, puis on découvre trop tard l’ampleur du désastre.
C’est pourquoi il faut distinguer deux choses. D’un côté, les délires complotistes sans base sérieuse. De l’autre, les véritables complots d’État, les opérations clandestines, les manipulations stratégiques, les mensonges d’État et les guerres vendues à l’opinion sous un habillage moral. Mélanger les deux permet surtout d’interdire toute critique sérieuse des puissances occidentales. Or l’histoire montre précisément qu’elles ont, à de nombreuses reprises, conspiré, menti, renversé, armé, financé et déstabilisé.
C’est dans ce cadre qu’il faut entendre l’idée selon laquelle l’Occident fabrique en partie ses propres ennemis. Cela ne signifie pas que tout terrorisme serait une pure marionnette extérieure. Cela signifie que des choix politiques, militaires et diplomatiques ont souvent produit les conditions mêmes de l’explosion qu’ils prétendaient ensuite combattre. À force d’exporter la guerre, de fracturer des sociétés, d’humilier des populations, de soutenir des régimes prédateurs ou des acteurs sectaires quand cela arrange, puis de dénoncer ensuite la barbarie qui surgit de ces chaos, les puissances occidentales alimentent elles-mêmes des dynamiques de haine, de revanche et de radicalisation.
Oussama Ben Laden n’est pas sorti de nulle part. L’État islamique non plus. Ces phénomènes ne tombent pas du ciel. Ils naissent dans des terrains ravagés par des interventions, des occupations, des guerres par procuration, des logiques confessionnelles instrumentalisées et des calculs géopolitiques à courte vue. Cela ne retire rien à la responsabilité propre des groupes terroristes. Mais cela empêche de raconter l’histoire comme si l’Occident était seulement une victime innocente agressée par une barbarie surgie sans cause.
Le plus frappant est sans doute l’hypocrisie permanente du discours officiel. On dénonce certains fanatismes tout en ménageant, armant ou courtisant des régimes qui diffusent un obscurantisme religieux massif. On prétend lutter contre le terrorisme tout en laissant prospérer des circuits financiers, des contrebandes, des alliances de circonstance et des ambiguïtés stratégiques évidentes. On invoque les droits humains quand cela sert l’intérêt du moment, puis on détourne le regard quand les victimes ne sont pas du bon côté du rapport de force.
L’hystérie sécuritaire et la désignation immédiate d’un ennemi extérieur ont aussi une fonction intérieure. Elles permettent de souder l’opinion autour du pouvoir, de suspendre les questions embarrassantes, d’éviter tout examen sérieux des causes profondes et de transformer la peur en outil de gouvernement. Plus l’ennemi paraît absolu, plus les incohérences de la politique étrangère disparaissent du débat public.
Le vrai sujet n’est donc pas de nier la réalité de la menace terroriste. Le vrai sujet est de refuser la paresse intellectuelle qui consiste à ne voir dans cette menace qu’une force extérieure, totalement étrangère à nos propres actes. Une politique étrangère fondée sur la guerre, le double standard, les alliances cyniques et les intérêts commerciaux produit inévitablement des retours de flammes. Il ne s’agit pas d’excuser les crimes terroristes. Il s’agit de comprendre que les puissances qui prétendent défendre la civilisation ont souvent contribué, par leurs choix, à nourrir le désordre qu’elles dénoncent ensuite.
En somme, il faut tenir une ligne simple. Oui, il existe de vrais complots. Oui, les États en organisent. Oui, l’Occident a souvent menti, manipulé, déstabilisé et soutenu des forces qu’il a ensuite combattues. Et oui, une part des ennemis qu’il désigne aujourd’hui comme absolus ont grandi dans les ruines politiques, sociales et morales produites par ses propres interventions.
