Quand les mots nous donnent l’illusion de nous comprendre
Perception, langage, définitions et généalogie du sens
Quatre personnes assistent à la même réunion. À la sortie, l’une raconte principalement les décisions prises, une autre évoque les tensions entre plusieurs participants, une troisième retient les incohérences du raisonnement. La quatrième estime que l’essentiel se trouvait dans ce que personne n’a formulé explicitement. Elles étaient présentes au même endroit, au même moment, devant les mêmes personnes. Leur expérience de la situation diffère pourtant déjà.
La difficulté s’accroît lorsqu’elles essaient d’en parler. Chacune traduit ce qu’elle a perçu à travers des catégories, puis des mots dont le sens dépend d’usages appris, d’un contexte et parfois d’une histoire personnelle. Des termes apparemment familiers comme « intelligence », « normalité », « respect », « violence », « conscience » ou « autisme » peuvent donner l’impression d’un terrain commun alors qu’ils recouvrent des représentations sensiblement différentes. Certaines définitions varient encore selon les disciplines. Leur histoire ajoute une autre profondeur puisque les mots changent avec les sociétés qui les utilisent, tandis que certains termes modernes ont été construits à partir d’éléments grecs ou latins beaucoup plus anciens.
Le désaccord visible arrive ainsi au terme d’une succession de transformations. Entre un phénomène et la phrase prononcée à son sujet interviennent la perception, la sélection de ce qui paraît pertinent, la catégorisation, le choix lexical, les définitions disponibles, les sous-entendus et l’interprétation produite par l’interlocuteur. À cela s’ajoutent parfois des institutions capables de stabiliser certaines catégories et d’en faire des critères ayant des conséquences concrètes sur les personnes classées.
Je défends ici une position qui évite deux raccourcis symétriques. Nos représentations ne constituent jamais un accès intégral et parfaitement transparent au monde, mais elles ne se valent pas toutes pour autant. Une description gagne en solidité lorsqu’elle résiste à l’examen des faits pertinents pour la question posée, rend compte d’un plus grand nombre de phénomènes sans multiplier les exceptions artificielles, précise les catégories qu’elle utilise et accepte d’être révisée lorsque le réel la met en difficulté. Plusieurs cartes peuvent décrire utilement le même territoire. Leur pluralité dispense rarement de vérifier leur précision, leur domaine d’application et ce qu’elles laissent hors champ.
Un monde commun ne produit pas une expérience identique
Notre expérience possède toujours un point de vue. Nous regardons depuis un corps, une histoire, des connaissances acquises et une situation particulière. L’attention sélectionne certaines informations tandis que d’autres restent en arrière-plan. Une personne familière avec la mécanique n’observe pas une panne comme quelqu’un qui ignore le fonctionnement d’un moteur. Un musicien n’écoute pas nécessairement une œuvre comme un auditeur sans formation musicale. Tous rencontrent pourtant un objet qui résiste à leurs interprétations et limite ce qu’ils peuvent raisonnablement en dire.
Kant fournit ici une distinction importante, parfois perdue lorsque sa philosophie est réduite à l’idée que chacun construirait sa propre réalité. Les catégories de l’entendement ne sont pas, chez lui, des habitudes personnelles différentes d’un individu à l’autre. Elles appartiennent aux conditions générales sous lesquelles une expérience objective devient possible. L’organisation de l’expérience comporte ainsi un socle commun qui rend la connaissance, la discussion et la correction mutuelle possibles. Kant cherche à expliquer comment nos jugements peuvent prétendre à une validité objective malgré le rôle actif de nos facultés dans la constitution de l’expérience.
Merleau-Ponty déplace ensuite l’attention vers l’expérience incarnée. L’être humain rencontre le monde depuis une position, avec un corps engagé dans un environnement. Un objet apparaît sous un angle, au sein d’un champ perceptif plus vaste que ce qui est actuellement saisi. Une situation humaine possède de la même manière plusieurs dimensions simultanées dont aucune personne ne capte nécessairement l’ensemble. Cette perspective complète utilement Kant. Des conditions communes rendent l’expérience partageable, tandis que l’incarnation, l’attention et l’histoire produisent des variations dans ce qui devient saillant pour chacun.
Cette articulation maintient une contrainte forte. Plusieurs observateurs peuvent saisir des aspects différents d’une même situation sans rendre toutes les interprétations également plausibles. Une personne peut percevoir une tension réelle qu’une autre n’a pas remarquée. Elle peut aussi attribuer une intention sans disposer d’éléments suffisants. Le caractère situé de la perception explique une partie des divergences tout en laissant ouverte la possibilité de l’erreur.
Une première source de désaccord apparaît déjà. Deux interlocuteurs croient parfois confronter leurs conclusions sur le même objet alors que leur attention n’a pas retenu les mêmes propriétés. La discussion gagnerait alors à revenir aux observations disponibles avant d’en discuter la signification. Cette distinction semble élémentaire. Elle disparaît vite dès que le langage donne aux représentations différentes un vocabulaire commun.
Partager un mot ne suffit pas à partager son sens
Le langage réduit énormément l’incertitude. Sans conventions lexicales suffisamment communes, aucune discussion élaborée ne serait possible. Il introduit en même temps de nouveaux écarts puisque les mots circulent avec leurs usages, leurs connotations et les contextes dans lesquels nous avons appris à les employer.
Wittgenstein a consacré une part importante de sa philosophie tardive à cette difficulté. Dans les Recherches philosophiques, il s’éloigne de la recherche systématique d’une essence unique cachée derrière chaque terme. Pour une vaste classe de mots, leur sens devient intelligible à partir de leur usage dans des pratiques humaines. Sa notion de « jeu de langage » rattache la signification aux activités dans lesquelles les expressions fonctionnent. Les « ressemblances de famille » décrivent quant à elles des ensembles dont les membres se ressemblent de différentes manières sans nécessairement partager une propriété commune unique. Son exemple du mot « jeu » illustre cette difficulté. Les jeux de cartes, les compétitions sportives, les jeux d’enfants ou les activités sans gagnant restent reconnaissables comme jeux malgré l’absence évidente d’une caractéristique simple qui les réunirait tous.
Cette approche éclaire des termes beaucoup plus chargés. Le mot « normal » peut évoquer une fréquence statistique, un fonctionnement attendu, une conformité sociale, une norme technique ou un jugement médical. Deux personnes peuvent employer exactement le même terme alors que l’une décrit ce qui arrive fréquemment et que l’autre évalue ce qui devrait être considéré comme souhaitable. Le passage de la description à la valeur peut s’effectuer presque invisiblement.
Georges Canguilhem a montré pourquoi cette ambiguïté devient problématique en médecine. Dans Le Normal et le pathologique, il critique l’assimilation du normal à une simple moyenne statistique et distingue notamment l’anomalie, qui peut désigner une variation ou une irrégularité, de l’anormalité lorsque celle-ci introduit une évaluation. Sa pensée de la normativité biologique insiste aussi sur la capacité d’un organisme à établir de nouvelles normes dans sa relation avec son milieu. La santé ne se réduit alors ni à une fréquence statistique ni à la conformité parfaite avec un modèle abstrait.
L’ambiguïté de « normal » dépasse toutefois la polysémie du terme. Les significations disponibles héritent d’une histoire, de pratiques et de catégories qui façonnent déjà la manière dont une situation devient compréhensible. Hans-Georg Gadamer généralise cette difficulté en décrivant toute compréhension comme inscrite dans un horizon constitué par une langue, des traditions, des attentes et des expériences antérieures. La « fusion des horizons » désigne la possibilité qu’une rencontre avec un texte, une situation ou un autre point de vue transforme cet horizon initial. Cette rencontre peut produire un rapprochement, déplacer les cadres de compréhension ou rendre leur distance plus visible. Une clarification lexicale améliore parfois le dialogue sans suffire à dissoudre des divergences dont les racines sont historiques et interprétatives.
Une autre difficulté apparaît lorsque l’on distingue la signification d’un terme de ce qu’il désigne. Deux personnes peuvent associer des idées différentes à un mot tout en parlant du même objet. Frege prend l’exemple de « l’étoile du matin » et de « l’étoile du soir », deux manières de présenter Vénus tout en renvoyant au même objet. Deux chimistes possédant des connaissances très inégales peuvent de la même manière parler du même échantillon d’or. La distinction entre sens et référence empêche de confondre notre manière de concevoir quelque chose avec ce que nous désignons.
Kripke et Putnam poussent cette difficulté plus loin pour certains noms et termes d’espèces naturelles. L’expérience de pensée de la Terre jumelle de Putnam cherche notamment à montrer que la référence de termes comme « eau » ne dépend pas uniquement des représentations présentes dans la tête du locuteur. L’environnement et l’histoire de l’usage contribuent aussi à déterminer ce que le terme désigne. Les catégories humaines, psychologiques ou sociales posent une difficulté supplémentaire, car les frontières retenues peuvent influencer la constitution de la population étudiée, les pratiques qui l’entourent et les manières dont les personnes concernées se décrivent. La définition engage alors davantage qu’une convention lexicale.
Définir, c’est choisir ce qui comptera
Une définition sélectionne des propriétés et trace une frontière. Certaines définitions sont stipulatives, d’autres cherchent à décrire l’usage existant, tandis que les sciences construisent souvent des critères opérationnels adaptés à un objectif déterminé. La philosophie des définitions distingue d’ailleurs plusieurs formes d’adéquation. Une définition peut couvrir correctement les cas observés sans pour autant restituer tout ce que les locuteurs entendent par le terme.
Cette opération devient délicate avec des phénomènes multidimensionnels. « Intelligence », « conscience », « santé », « maladie », « talent » ou « normalité » ne se laissent pas enfermer aussi facilement qu’un objet mathématique défini à l’intérieur d’un système formel. Plusieurs disciplines peuvent étudier le même phénomène à des échelles différentes et sélectionner des propriétés distinctes sans que l’une possède nécessairement l’intégralité du territoire.
Dans son texte de jeunesse Sur vérité et mensonge au sens extra-moral, Nietzsche formule une critique plus radicale de la conceptualisation. Le concept rassemble sous une même catégorie des situations singulières en négligeant une partie de leurs différences. Cette capacité d’abstraction rend la pensée possible. Elle expose aussi à une erreur lorsque le travail de simplification qui a produit la catégorie disparaît de notre attention.
Le mot « arbre » tolère facilement cette réduction. Personne n’imagine qu’un chêne, un bouleau et un séquoia deviennent identiques parce qu’ils appartiennent à une même catégorie. La prudence devient plus importante lorsque la classification concerne l’intelligence, les troubles, les capacités scolaires, la déviance ou la normalité. Une frontière conceptuelle peut alors déterminer qui sera évalué, orienté, diagnostiqué, aidé, exclu d’un dispositif ou reconnu par une institution.
Le pouvoir de définir entre ici dans l’analyse. Les catégories ne circulent pas toutes avec la même autorité. Une définition personnelle, une définition administrative, une catégorie diagnostique et une qualification juridique peuvent employer des mots proches tout en produisant des effets radicalement différents. Une institution capable de transformer une définition en critère de décision organise une partie du monde social à partir de ce découpage.
Les classifications institutionnelles répondent souvent à des fonctions concrètes. Elles stabilisent des critères nécessaires au diagnostic, à la recherche, à la protection juridique ou à l’accès à certaines aides. Leur puissance pratique impose en retour d’examiner ce qu’elles mesurent, les raisons qui ont conduit à choisir leurs frontières et les conséquences produites autour de ces frontières.
Ian Hacking apporte ici un outil fécond. Ses travaux sur les classifications humaines décrivent des « effets de boucle » dans lesquels une catégorie peut modifier les pratiques institutionnelles, la manière dont des personnes se comprennent, la façon dont elles sont traitées et, indirectement, certaines manifestations du phénomène classé. Ces transformations peuvent ensuite conduire les chercheurs, les cliniciens ou les institutions à modifier la classification elle-même. Hacking qualifie ces catégories d’interactives, par contraste avec des classifications dont les objets restent indifférents au fait d’être classés.
L’autisme permet de suivre une partie de cette histoire. Eugen Bleuler introduit le terme Autismus en 1911 dans ses travaux sur la schizophrénie. Leo Kanner décrit en 1943 onze enfants dans « Autistic Disturbances of Affective Contact ». Cet article participe au déplacement du terme vers un tableau clinique infantile distinct de son emploi initial chez Bleuler. Les classifications diagnostiques ont ensuite continué à modifier les critères et les frontières de la catégorie. Le DSM-5, publié en 2013, rassemble sous le diagnostic de trouble du spectre de l’autisme plusieurs catégories auparavant séparées dans le DSM-IV, dont le trouble autistique et le trouble d’Asperger.
Parallèlement, les récits autobiographiques et fictionnels ont contribué à de nouvelles manières de parler de l’autisme et de se décrire à travers lui. Hacking examine cette production du langage dans plusieurs textes publiés en 2009, notamment « Autistic Autobiography », « How We Have Been Learning to Talk About Autism: A Role for Stories » et « Humans, Aliens & Autism ». Dans ce dernier, il s’intéresse à la métaphore récurrente de l’« alien », employée pour décrire les personnes autistes depuis l’extérieur ou, parfois, par des personnes autistes pour qualifier leur rapport au monde social.
Ces analyses concernent surtout la circulation de récits, de métaphores et de manières de décrire l’autisme. Les effets de boucle étudiés par Hacking englobent un processus plus vaste, où classifications, institutions, comportements, identités et pratiques se modifient mutuellement. Des caractéristiques peuvent exister bien avant qu’un vocabulaire particulier soit construit pour les désigner. L’apparition et l’évolution d’une catégorie changent cependant les possibilités de les reconnaître, de les interpréter, de les regrouper et parfois d’en faire une composante de l’identité.
Les mots ont une histoire qui ne décide pas seule de leur sens
L’étymologie constitue un outil précieux pour retrouver ces transformations. Elle révèle des déplacements, des emprunts, des spécialisations et parfois des images anciennes qui continuent d’orienter discrètement un vocabulaire contemporain.
Dans The Grammar of Words, Geert Booij décrit notamment la manière dont des éléments classiques peuvent être réemployés dans la formation des mots. Une partie du vocabulaire scientifique moderne a ainsi été construite bien après l’Antiquité à partir de matériaux linguistiques grecs ou latins beaucoup plus anciens. Une apparence antique peut donner l’impression que le concept actuel traverserait intact plusieurs millénaires alors que seule une partie de son matériau lexical possède cette ancienneté.
Retrouver la racine d’un mot renseigne sur son histoire. Son usage actuel dépend aussi de transformations ultérieures, des institutions qui l’emploient et des phénomènes qu’il sert désormais à organiser.
Le cas de « normal » est instructif puisque le latin norma renvoie notamment à l’équerre et à la règle. Cette généalogie éclaire la parenté entre rectitude, règle et normalité. Canguilhem montre cependant que l’histoire conceptuelle dépasse largement cette origine. La statistique, la médecine, la physiologie et les normes sociales ont chacune participé à la transformation du terme. L’étymologie ouvre ici une enquête au lieu de la refermer.
La même prudence s’applique à de nombreux concepts scientifiques ou psychologiques. Chercher leur racine peut révéler le premier découpage qui les a rendus pensables. Comprendre leur usage actuel exige ensuite de suivre leurs déplacements, leurs changements de définition et les pratiques organisées autour d’eux.
Plusieurs temporalités se superposent alors. Il y a le présent de la perception, l’histoire individuelle au cours de laquelle nous avons appris certaines catégories, l’histoire collective des définitions produites par des communautés ou des disciplines, puis la trajectoire parfois beaucoup plus ancienne des mots et des éléments linguistiques qui les composent. Une conversation de quelques minutes peut mobiliser simultanément ces différentes couches.
Une phrase transmet davantage que les mots qu’elle contient
La quatrième personne de notre réunion initiale estimait que l’essentiel se trouvait dans ce que personne n’avait dit. Son observation ajoute une dimension que l’analyse purement lexicale manquerait.
Une conversation transmet en permanence davantage que la signification conventionnelle des phrases prononcées. Le contexte, le moment choisi, les connaissances supposées communes, l’intonation, ce qui vient d’être dit et même certaines omissions participent à l’interprétation.
Paul Grice a donné à cette dimension une place centrale avec la notion d’implicature conversationnelle. Un locuteur peut communiquer une information qu’il n’a pas explicitement formulée parce que l’interlocuteur l’infère à partir du contexte et de certaines attentes concernant la coopération dans l’échange. Les maximes associées à son modèle concernent notamment la quantité d’information fournie, sa pertinence et la manière de contribuer à la conversation. La théorie a depuis été discutée, complétée et contestée sur plusieurs points, mais la distinction entre ce qui est littéralement dit et ce qui est pragmatiquement communiqué reste fondamentale.
Dans une réunion, répondre « le dossier est techniquement complet » à une question portant sur l’opportunité d’une décision peut transmettre beaucoup plus que cette seule phrase. Selon le contexte, l’interlocuteur peut comprendre une réserve, une manière d’éviter de se prononcer ou une invitation à distinguer conformité technique et pertinence.
Le silence devient lui aussi interprétable lorsqu’une prise de parole était attendue. Désaccord, prudence, peur, indifférence, fatigue ou absence d’opinion peuvent produire extérieurement la même absence de parole. L’implicite enrichit la communication au prix d’une dépendance accrue aux inférences.
Le désaccord peut désormais naître à plusieurs niveaux. Deux personnes peuvent avoir observé des aspects différents, utiliser le même mot dans des sens différents, partager une partie de son sens tout en lui donnant des frontières conceptuelles différentes, viser des références distinctes ou comprendre différemment ce qu’une phrase laissait entendre. Elles peuvent aussi s’accorder sur tous ces points et diverger sur les faits ou les valeurs.
Pourquoi arrivons-nous malgré tout à nous comprendre ?
À force d’accumuler les sources possibles de malentendus, une difficulté inverse apparaît. Si chaque perception est située, si les usages varient, si les catégories évoluent et si une part de la communication demeure implicite, le fonctionnement ordinaire du langage devient presque plus étonnant que ses échecs.
Donald Davidson apporte ici un correctif utile. Son principe de charité ne désigne pas une indulgence morale envers l’interlocuteur. Il décrit une contrainte de l’interprétation. Pour comprendre quelqu’un, nous devons pouvoir lui attribuer un ensemble suffisamment cohérent de croyances et présupposer un accord important avec nous sur un environnement commun. Une interprétation qui ferait de toutes les affirmations de l’autre des erreurs ou des absurdités finirait par rendre impossible l’identification même de ce qu’il croit et de ce que ses mots signifient. Chez Davidson, la charité constitue ainsi une condition de possibilité de l’interprétation.
J’en tire ici une conséquence pour le problème qui nous occupe. Une part de l’illusion de compréhension pourrait provenir du mécanisme même qui rend l’interprétation possible. Nous commençons par présumer un terrain commun assez vaste pour comprendre l’autre. Cette présomption nécessaire masque parfois l’endroit où les significations, les catégories ou les présupposés commencent à diverger.
Chaque conversation deviendrait impraticable si nous devions redéfinir « table », « travail », « peur », « apprendre » ou « savoir » avant la première phrase. La communication fonctionne parce que la plupart des écarts restent suffisamment faibles pour être corrigés par le contexte. Cette économie devient fragile lorsque nous l’appliquons à des concepts dont les frontières sont disputées.
« Intelligence », « normal », « conscient », « handicap », « violence » ou « mérite » peuvent alors recevoir la même confiance spontanée que des termes beaucoup plus stables. Le mot commun donne l’apparence d’un concept commun. La discussion commence avant que les interlocuteurs aient découvert qu’ils ne découpent pas exactement le même objet.
Certains débats peuvent ainsi tourner en rond pendant des heures. Les interlocuteurs possèdent suffisamment de langage commun pour discuter, mais pas suffisamment de cadre commun pour identifier la source de leur divergence.
Toutes les cartes ne se valent pas
Reconnaître plusieurs cartes d’un même territoire conduit rapidement à une objection légitime. Si les perceptions diffèrent, si les définitions sélectionnent certaines propriétés et si chaque discipline construit son propre découpage, qu’est-ce qui permet encore de comparer deux descriptions ?
Le réel fournit une contrainte, mais cette formule demande elle-même une condition. Les observations ne peuvent départager deux modèles que si la question posée et le type de données susceptibles de compter en faveur ou en défaveur de chacun sont suffisamment explicites. Sans ce travail préalable, deux interlocuteurs peuvent accumuler chacun des faits exacts qui répondent à des questions différentes et croire pourtant tester la même proposition.
Une carte routière et une carte géologique représentent le même territoire. Leur différence ne se résout pas en cherchant laquelle contient les « vrais faits », puisque les informations pertinentes dépendent de leur fonction. La comparaison devient possible lorsqu’elles prétendent répondre à la même question. Il faut alors déterminer quelles observations seraient pertinentes, quelles prédictions ou descriptions en découlent et quels résultats obligeraient à modifier la carte.
Une représentation capable de survivre uniquement en écartant systématiquement les données pertinentes qui la mettent en difficulté possède une faiblesse indépendante de l’élégance de son vocabulaire. Une description gagne en valeur lorsqu’elle précise ce qu’elle cherche à expliquer, indique le niveau auquel elle travaille, expose ses critères et permet d’identifier les conditions dans lesquelles elle devrait être révisée.
Cette exigence concerne également les catégories. Une fréquence statistique ne constitue pas automatiquement une valeur sociale. Un critère diagnostique n’épuise pas une personne. Une qualification juridique et une description biologique peuvent porter sur le même individu tout en répondant à des fonctions différentes. Chaque carte possède un domaine de pertinence dont la confusion avec le territoire entier produit une partie des faux désaccords.
La révisabilité joue ici un rôle central. Une théorie qui absorbe chaque objection en transformant toute contradiction en confirmation supplémentaire ferme progressivement la possibilité d’être mise à l’épreuve. Une représentation conserve une prise sur le territoire lorsqu’une donnée peut encore l’obliger à changer.
Cette position laisse ouvertes de nombreuses difficultés philosophiques concernant la vérité et l’objectivité. Elle fournit néanmoins une méthode de travail. Plusieurs descriptions peuvent coexister lorsque leurs échelles et leurs fonctions diffèrent. Lorsqu’elles prétendent expliquer le même phénomène au même niveau, leur précision conceptuelle, leur capacité explicative, leur rapport aux données pertinentes et leur possibilité de révision permettent de les confronter.
Localiser le désaccord avant de vouloir le résoudre
Une grande partie de notre culture intellectuelle valorise la capacité à défendre une position. Nous apprenons à produire des arguments, citer des sources, réfuter une objection et relever une contradiction. Beaucoup moins de temps est consacré à identifier le niveau auquel le désaccord se produit.
Une divergence de vocabulaire peut masquer plusieurs situations différentes : des sens distincts appliqués à une même référence, des frontières conceptuelles différentes ou des mots identiques qui désignent en pratique des phénomènes différents. Distinguer ces possibilités évite de transformer trop vite une difficulté lexicale en désaccord sur le réel.
Un protocole pratique peut transformer certaines discussions :
Identifier le phénomène. De quoi parlons-nous concrètement et quels éléments observables sont disponibles ?
Séparer observation et interprétation. Qu’est-ce que chacun a vu, mesuré ou entendu, et qu’a-t-il déduit à partir de ces éléments ?
Préciser les termes décisifs. Quel sens chacun donne-t-il aux mots qui portent le raisonnement et quelle définition de travail est utilisée ?
Vérifier la référence. Les interlocuteurs désignent-ils le même objet, la même population ou le même phénomène lorsqu’ils utilisent ces termes ?
Examiner le statut et l’histoire de la définition. Relève-t-elle du langage courant, d’une discipline scientifique, du droit, d’une institution, d’une identité ou d’une convention locale ? Ses frontières ou sa fonction ont-elles évolué ?
Déterminer les données pertinentes. Quelle question cherche-t-on à trancher et quels éléments pourraient conduire à réviser l’interprétation défendue ?
Localiser la divergence. Porte-t-elle sur les faits, leur interprétation, le découpage conceptuel, la référence, les valeurs ou ce qui a été implicitement communiqué ?
Ce protocole peut laisser subsister un désaccord entier. Il sert d’abord à déterminer ce qui entre en conflit avant de mobiliser des arguments qui répondent parfois à des problèmes différents.
La distinction entre carte et territoire prend alors toute sa portée. Nous n’utilisons pas tous exactement la même carte. Certaines sont médicales, sociales, statistiques, juridiques ou personnelles. Elles ne sélectionnent ni les mêmes informations ni les mêmes échelles. Le territoire demeure cependant assez contraignant pour que certaines cartes échouent, certaines réussissent dans un domaine limité et d’autres deviennent inadéquates lorsque la question change.
Nos mots ressemblent à ces cartes. Ils rendent le monde suffisamment stable pour que nous puissions le penser ensemble, au prix d’un travail de réduction, d’héritage et de convention dont nous avons rarement conscience lorsque nous parlons. Une pensée critique cherche aussi les opérations qui ont rendu nos conclusions possibles.
Le désaccord cesse alors d’être un bloc. Il devient localisable. Deux personnes peuvent découvrir qu’elles décrivent différemment le même territoire, utilisent des cartes adaptées à des questions distinctes ou ont commencé à parler d’autre chose.
Sources et repères
Immanuel Kant, Critique de la raison pure, 1781, seconde édition 1787, notamment sur les catégories, l’expérience et la validité objective.
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945.
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1953, notamment sur les jeux de langage et les ressemblances de famille.
Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, 1960, sur l’historicité de la compréhension et la fusion des horizons.
Gottlob Frege, « Über Sinn und Bedeutung », 1892, sur la distinction entre sens et référence.
Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique, 1943, complété en 1966, sur la norme, la moyenne, l’anomalie et la normativité du vivant.
Friedrich Nietzsche, Sur vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873, sur la conceptualisation et l’effacement des différences singulières.
H. P. Grice, « Logic and Conversation », 1975, sur les implicatures conversationnelles et ce qui est communiqué au-delà du contenu littéral.
Saul Kripke, Naming and Necessity, conférences de 1970, publiées en 1972 puis en volume en 1980, et Hilary Putnam, « The Meaning of Meaning », 1975, sur la référence et l’externalisme sémantique.
Donald Davidson, « Radical Interpretation », 1973, et ses travaux sur le principe de charité et les conditions de l’interprétation.
Eugen Bleuler, Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien, 1911, pour l’introduction du terme Autismus.
Leo Kanner, « Autistic Disturbances of Affective Contact », Nervous Child, vol. 2, 1943, p. 217-250.
American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e édition, 2013, pour la réorganisation de plusieurs diagnostics antérieurs sous la catégorie de trouble du spectre de l’autisme.
Ian Hacking, « The Looping Effects of Human Kinds », 1995, et The Social Construction of What?, 1999, sur les classifications humaines, les catégories interactives et les effets de boucle.
Ian Hacking, « Autistic Autobiography », Philosophical Transactions of the Royal Society B, vol. 364, 2009, p. 1467-1473, sur les récits autobiographiques et les manières de décrire l’expérience autistique.
Ian Hacking, « How We Have Been Learning to Talk About Autism: A Role for Stories », Metaphilosophy, vol. 40, nos 3-4, 2009, p. 499-516, sur le rôle des récits dans l’évolution des concepts et des représentations de l’autisme.
Ian Hacking, « Humans, Aliens & Autism », Daedalus, vol. 138, no 3, 2009, p. 44-59, notamment sur certaines représentations de l’autisme et la métaphore de l’« alien ».
Geert Booij, The Grammar of Words: An Introduction to Linguistic Morphology, 3e édition, Oxford University Press, 2012, sur la morphologie, la formation des mots et les constructions néoclassiques à partir d’éléments grecs ou latins.
