Quand l’intuition va plus vite que la pensée : modèles implicites, affect et angle mort narratif
Il arrive qu’une impression précède ses raisons. Une incohérence apparaît dans un raisonnement sans que l’erreur soit encore localisée. Le comportement d’une personne semble avoir changé avant que l’on puisse nommer les indices qui ont produit cette impression. Plusieurs détails dispersés finissent par former une configuration dont la signification paraît évidente, alors même que sa reconstruction consciente demande encore du temps. Ces expériences sont couramment qualifiées d’intuitives. Leur rapidité entretient facilement l’idée d’une connaissance immédiate, presque indépendante du raisonnement. Les recherches en psychologie cognitive décrivent une réalité plus complexe. Une réponse peut atteindre la conscience avant les opérations qui l’ont préparée, tout en résultant d’informations apprises et traitées en amont.
Les travaux sur la détection de cohérence éclairent une partie de ce phénomène. Öllinger et von Müller décrivent un traitement au cours duquel plusieurs représentations s’activent et commencent à former un ensemble cohérent avant que la relation qui les unit puisse être explicitée. L’impression que « quelque chose ne va pas » peut correspondre à cet état intermédiaire. Elle signale qu’une organisation a été détectée, sans garantir que cette organisation soit correcte ni que l’explication qui suivra en identifiera correctement la cause. D’autres recherches conduisent à distinguer plusieurs capacités souvent regroupées sous le même mot. Sobków, Traczyk, Kaufman et Nosal ont notamment séparé apprentissage implicite, cohérence associée à l’insight et intuition telle qu’elle est rapportée par les individus. Ces dimensions ne se confondent pas. Kaufman et ses collègues avaient déjà montré que l’apprentissage implicite de régularités complexes présente une relative indépendance par rapport aux capacités cognitives explicites classiques.
Cette distinction empêche de traiter l’intuition comme une faculté générale que certains posséderaient davantage que d’autres. Une première réponse dépend de la tâche, des informations disponibles, de l’apprentissage antérieur et des opérations cognitives mobilisées. Raoelison, Thompson et De Neys ont montré en 2020 que la capacité cognitive pouvait être associée à une meilleure précision dès cette première réponse. Dans leur protocole, les participants répondaient d’abord sous pression temporelle et charge cognitive, puis disposaient de davantage de temps pour réfléchir. La capacité cognitive était plus fortement associée aux réponses correctes dès la phase intuitive, avec une corrélation globale d’environ 0,44, qu’à la correction ultérieure d’une première erreur, où la corrélation atteignait environ 0,22. Le résultat concerne des problèmes de raisonnement dont la solution peut être objectivement déterminée. Il indique que certaines différences cognitives interviennent avant la délibération complète. Sa portée s’arrête bien avant l’hypothèse d’une faculté générale de lecture des situations humaines.
Cette limite conduit au problème central. Une cognition rapide peut exploiter efficacement les régularités qu’elle a apprises. Encore faut-il que le milieu en contienne et que l’expérience ait réellement permis de les apprendre. Daniel Kahneman et Gary Klein ont trouvé sur ce point un terrain d’accord entre deux traditions longtemps opposées, celle de l’expertise intuitive et celle des heuristiques et des biais. Une intuition experte gagne en fiabilité lorsque l’environnement possède une régularité suffisante et que l’individu rencontre assez d’occasions d’en apprendre la structure. Des années de pratique ne produisent pas automatiquement ce calibrage. Un milieu imprévisible ou un retour d’expérience pauvre peut laisser progresser la confiance sans amélioration comparable de la précision.
Le feedback mérite alors une place centrale. Son délai, sa clarté et sa capacité à départager plusieurs interprétations déterminent ce que l’expérience peut réellement enseigner. Certaines activités fournissent des conséquences fréquentes et observables. D’autres laissent longtemps plusieurs explications compatibles avec le même résultat. Les relations humaines appartiennent souvent à cette seconde catégorie. Un changement de comportement peut avoir été correctement détecté alors que sa cause reste incertaine. Une rupture ultérieure ne dira pas nécessairement laquelle des explications antérieures était juste. L’observateur participe en outre à la relation qu’il interprète. Sa réaction à une impression peut modifier le comportement de l’autre et transformer l’issue en cours d’observation.
Cette difficulté impose une distinction importante. Détecter un changement, lui attribuer une cause et prédire ses conséquences constituent trois opérations différentes. Elles peuvent réussir ou échouer séparément. Quelqu’un peut percevoir avec justesse qu’un comportement a changé, se tromper entièrement sur les raisons de cette évolution et anticiper malgré tout correctement qu’une rupture approche. Une autre personne peut identifier correctement la cause d’un changement tout en se trompant sur ses conséquences. Une intuition qualifiée globalement de « vraie » ou de « fausse » peut ainsi contenir plusieurs jugements dont la valeur diffère.
La difficulté augmente lorsque le résultat lui-même reste ouvert à plusieurs lectures. Une prédiction précise possède l’avantage de pouvoir rencontrer une contradiction reconnaissable. Une explication assez souple peut absorber presque tous les résultats. La réussite la confirme, tandis que l’échec reçoit une explication auxiliaire. L’expérience s’accumule alors sans offrir autant d’occasions d’apprendre de ses erreurs. Cette distinction vaut aussi pour l’expertise professionnelle. La durée de pratique, la richesse du vocabulaire ou la confiance subjective témoignent d’une familiarité avec un domaine. Leur présence ne mesure pas directement la précision des jugements. Dans les environnements où les conséquences sont différées, multicausales ou difficiles à attribuer, la qualité du retour prend une importance particulière.
Ce que l’animal révèle sur l’intuition
La cognition comparative aide à comprendre ce problème en remontant avant le récit que l’être humain construit autour de ses impressions. Le concept d’Umwelt, associé à Jakob von Uexküll, offre ici un cadre fécond. Un organisme rencontre son environnement à travers ses organes sensoriels, ses capacités d’action et les propriétés du milieu qui possèdent une pertinence pour sa forme de vie. Von Uexküll distingue notamment le Merkwelt, lié au monde perceptible, et le Wirkwelt, lié aux possibilités d’action. Ces dimensions appartiennent à un même rapport fonctionnel entre l’organisme et son environnement.
Cette conception évite de prendre la perception humaine comme mesure commune des autres espèces. Une information presque insignifiante pour nous peut organiser une grande partie du comportement d’un autre animal. L’intuition animale, si l’on accepte ce terme par analogie, exploite un ensemble de régularités propre aux informations accessibles à l’espèce et à son mode de vie. Avant d’évaluer la qualité d’une réponse, il faut savoir quels signaux existent pour l’organisme, ce qu’ils annoncent dans son milieu et quelle expérience a relié les uns aux autres.
L’affect appartient à cette lecture du monde. Une menace, une ressource, un partenaire ou un rival acquièrent une valeur qui oriente l’attention et l’action avant toute explication verbale. La méta-analyse de Lagisz et ses collègues en donne une illustration expérimentale. Elle rassemble 459 tailles d’effet issues de 71 études portant sur 22 espèces non humaines. Les animaux placés dans des conditions supposées produire un état affectif plus favorable manifestaient en moyenne des jugements plus « optimistes » face à des stimuli ambigus. L’effet global reste modeste et fortement hétérogène selon les études. Le résultat montre néanmoins que l’état affectif peut infléchir l’évaluation pratique de l’ambiguïté en dehors du langage autobiographique humain.
Le panda géant apporte un autre élément parce que sa vie sociale repose largement sur des interactions indirectes. Les adultes vivent généralement de manière solitaire tout en restant insérés dans un environnement où comptent les odeurs, les marquages et le chevauchement des domaines vitaux. Zhou et ses collègues ont décrit une structure communautaire maintenue en partie par des connexions indirectes. La socialité peut ainsi fonctionner sans coprésence permanente. Un signal laissé auparavant par un congénère modifie le comportement de celui qui le rencontre plus tard.
L’intérêt du panda dépasse l’exemple d’une espèce solitaire. Il montre qu’une relation sociale peut exister sous forme de traces dont la valeur a été apprise. L’humain traite lui aussi des traces. Une absence inhabituelle, un message, une modification de ton ou un changement d’habitude deviennent des informations sociales. Leur traitement peut toutefois se prolonger bien au-delà de la première détection. Le signal évoque des épisodes antérieurs, alimente une hypothèse sur les intentions d’autrui, rencontre des attentes concernant la relation et finit parfois par atteindre l’image que l’individu possède de lui-même. La multiplication de ces niveaux d’interprétation devient alors une caractéristique importante du problème humain.
Les espèces vivant en groupes durables rencontrent d’autres contraintes. Les mêmes partenaires reviennent, les relations possèdent une histoire et une interaction peut modifier les suivantes. Joan Silk examine les processus évolutifs qui façonnent la socialité chez les mammifères, notamment la formation de liens sociaux différenciés et les bénéfices associés aux connexions sociales. Ce travail ne décrit aucun mécanisme intuitif particulier. Son intérêt ici tient à la continuité relationnelle, qui donne aux interactions passées une valeur pour les comportements futurs. Les organisations en fission-fusion ajoutent une difficulté supplémentaire puisque la composition des groupes change tandis que l’histoire des relations doit rester utilisable. Les travaux d’Amici, Aureli et Call ont relié ces différences d’organisation sociale à certaines formes de flexibilité comportementale et de contrôle inhibiteur chez les primates étudiés.
La métacognition comparative rapproche davantage encore cette analyse du problème humain. Subias, Katsu et Yamada concluent qu’après deux décennies de travaux et des progrès méthodologiques destinés à écarter certaines explications alternatives, les données soutiennent la capacité des grands singes et de certains macaques à surveiller et contrôler certains de leurs processus cognitifs. Cette conclusion ne s’étend pas uniformément aux primates non humains. Le cas des capucins demeure notamment incertain et d’importantes lacunes persistent sur la distribution de ces capacités entre espèces. Les auteurs examinent également la distinction entre métacognition procédurale et déclarative, dont l’interprétation théorique continue d’être discutée.
Cette distinction apporte une idée importante à la compréhension de l’intuition. Un organisme peut ajuster sa conduite à l’incertitude sans disposer du commentaire verbal qu’un humain produit sur la sienne. Une métacognition procédurale peut ainsi être envisagée sans supposer un récit explicite du doute. L’être humain dispose en plus de moyens particulièrement développés pour transformer cet état en objet de réflexion. Il peut ressentir une hésitation, remarquer cette hésitation, puis chercher ce qu’elle signifie.
À ce stade apparaît une propriété qui dépasse la simple surveillance métacognitive. Un état chargé d’évaluer une première représentation devient lui-même une nouvelle donnée à interpréter. Une personne peut se demander pourquoi une hypothèse revient constamment, pourquoi elle éprouve un malaise ou pourquoi elle peine à croire une explication. Ces interrogations peuvent révéler une contradiction négligée. Elles peuvent également conduire à traiter l’intensité du doute comme une preuve de la conclusion censée être évaluée. La persistance d’une pensée ne suffit pas à établir sa vérité, pas plus que l’intensité d’une émotion n’en identifie automatiquement la cause. La récursivité humaine multiplie les possibilités de contrôle tout en créant de nouvelles occasions de prendre un produit de la cognition pour une information sur le monde.
Quand l’explication transforme ce qui avait été perçu
L’affect devient particulièrement difficile à évaluer lorsque la situation engage directement celui qui juge. Lerner et ses collègues montrent, dans leur synthèse consacrée aux relations entre émotion et décision, que les états émotionnels peuvent modifier l’attention, l’évaluation des conséquences et le traitement de l’information. Leur effet varie selon leur nature, leur origine et leur pertinence pour la décision. Une peur issue d’un danger réel peut concentrer l’attention sur des indices utiles. Une réaction héritée d’une expérience différente peut donner un poids excessif à des ressemblances peu prédictives.
Le stress aigu ajoute une contrainte cognitive. La méta-analyse de Shields, Sazma et Yonelinas trouve en moyenne une dégradation de la mémoire de travail et de la flexibilité cognitive, avec des effets plus complexes sur l’inhibition. Une personne confrontée à une situation fortement chargée peut disposer momentanément de moins de ressources pour maintenir plusieurs interprétations concurrentes. Ses capacités générales n’ont pas disparu. Les conditions dans lesquelles elles s’exercent ont changé.
Le raisonnement motivé décrit un autre déplacement. Ziva Kunda a montré comment le désir d’aboutir à une conclusion particulière peut orienter la recherche d’informations, le rappel des souvenirs et la construction d’arguments, tout en laissant subsister une contrainte de plausibilité. Les recherches de Stanovich, West et Toplak sur le myside bias complètent ce tableau. Certaines tendances à privilégier les informations compatibles avec ses positions entretiennent peu de relation avec l’intelligence. West, Meserve et Stanovich ont obtenu un résultat voisin pour le bias blind spot. Une sophistication cognitive supérieure n’effaçait pas la tendance à repérer plus facilement plusieurs biais chez autrui que dans ses propres jugements.
L’expression « angle mort affectif » peut désigner une partie de cette difficulté. Elle renvoie ici à une mauvaise estimation de l’influence exercée par ses propres affects sur la sélection, la pondération ou l’interprétation des indices. Sa portée reste plus étroite que celle du bias blind spot. Elle cesse aussi de suffire dès que la première impression commence à être expliquée, reliée à des souvenirs et intégrée à une histoire.
La mémoire autobiographique change en effet la nature du problème. Conway et Pleydell-Pearce ont décrit les relations entre souvenirs personnels, objectifs présents et connaissance de soi au sein du self-memory system. McAdams a montré comment l’identité narrative organise les événements personnels dans une histoire qui donne une continuité au passé, au présent et au futur. Fivush situe la formation de la mémoire autobiographique dans un développement progressif au cours de l’enfance et de l’adolescence, en relation avec l’émergence d’un soi conçu comme continu dans le temps et avec les interactions sociales au cours desquelles les expériences sont racontées.
Une intuition concernant une relation peut alors engager beaucoup plus que la situation présente. Reconnaître qu’un partenaire a été mal évalué oblige parfois à réinterpréter une décision ancienne. Cette révision modifie à son tour la compréhension de plusieurs souvenirs et peut atteindre l’image que la personne entretient de son propre jugement. L’information initiale acquiert des conséquences autobiographiques qui n’existaient pas au moment où elle a été perçue.
Cette propriété explique pourquoi une interprétation peut devenir progressivement plus difficile à réviser. La première impression reçoit une cause supposée. Cette explication sélectionne certains souvenirs, organise les événements récents et produit des attentes sur ce qui devrait arriver ensuite. Chaque nouvel épisode entre dans un cadre déjà constitué. Lorsque le feedback reste ambigu, plusieurs résultats peuvent être assimilés au même récit.
Le terme de « sur-cognition narrative » désigne ici une hypothèse précise. Il ne correspond pas à une catégorie établie dans la littérature scientifique et ne décrit ni un excès général de pensée ni une pathologie. Il qualifie une situation où les élaborations ajoutées à une première représentation accroissent sa cohérence, sa stabilité ou sa capacité à être défendue plus rapidement qu’elles n’améliorent son ajustement à des critères indépendants.
Une première intuition juste peut être déformée par l’explication qui lui succède. Une impression fausse peut au contraire acquérir une architecture narrative extrêmement convaincante. Entre ces deux situations existe toute une gamme de combinaisons. Quelqu’un peut percevoir avec justesse qu’un comportement a changé, attribuer ce changement à la mauvaise cause et anticiper correctement certaines conséquences. La qualité du jugement doit alors être évaluée séparément pour la détection, l’attribution causale et la prédiction.
C’est à ce niveau qu’apparaît l’angle mort narratif annoncé dans le titre. Il désigne la difficulté à percevoir le moment où l’explication construite autour d’une première impression commence à être traitée comme si elle appartenait au signal initial. Une personne se souvient qu’elle « avait senti quelque chose », puis peut progressivement attribuer à cette intuition précoce des causes, des intentions ou des conséquences qu’elle n’avait pas réellement identifiées à ce moment-là. La sur-cognition narrative désigne l’hypothèse d’un processus susceptible de produire cet angle mort. Les deux notions occupent ainsi des niveaux différents. L’angle mort concerne la difficulté à reconstruire la transformation de son propre jugement. La sur-cognition narrative concerne l’élaboration qui peut contribuer à cette transformation.
Le cadre de vérification devient dès lors indispensable. Dans une expérience de raisonnement, la bonne réponse peut être déterminée avant que le participant réponde. Une prédiction comportementale précise reste vérifiable, même si une occurrence unique apporte peu d’informations sur la qualité générale du modèle. Une attribution causale ou une attribution d’intention pose davantage de difficultés lorsque la cause réelle ou l’état mental supposé ne sont pas accessibles de manière indépendante. La qualité de la vérification diminue lorsque le critère utilisé pour confirmer une interprétation dépend lui-même de cette interprétation. Cohérence reconstruite et précision risquent alors de devenir difficiles à distinguer.
Quand le récit rencontre celui des autres
Le récit humain possède aussi une dimension sociale. Une intuition peut être racontée à un proche, discutée avec plusieurs personnes, confrontée à une objection ou confirmée par un groupe. L’interprétation initiale entre alors dans un nouvel environnement de feedback où circulent d’autres informations, mais aussi d’autres croyances et d’autres intérêts.
La théorie argumentative de Mercier et Sperber offre une hypothèse utile sur cette fonction sociale du raisonnement. Les auteurs proposent que certaines caractéristiques du raisonnement humain prennent leur sens dans la production et l’évaluation d’arguments au cours des interactions. Une conclusion déjà favorisée peut susciter une recherche efficace de raisons capables de la défendre. La confrontation avec les arguments d’autrui peut simultanément exposer des faiblesses que l’individu avait négligées lorsqu’il élaborait seul son explication.
Cette distinction est importante pour l’hypothèse de sur-cognition narrative. Une justification privée et une argumentation confrontée à une objection informée ne placent pas la représentation sous les mêmes contraintes. Dans l’élaboration solitaire, l’individu peut produire de nouvelles raisons compatibles avec l’interprétation qu’il privilégie déjà. Une confrontation adversative peut introduire des informations ou des objections absentes de cette construction. Elle n’améliore toutefois le jugement que dans la mesure où l’échange apporte une contrainte réelle. Des interlocuteurs partageant les mêmes prémisses peuvent au contraire renforcer mutuellement une interprétation insuffisamment vérifiée. La proposition développée ici porte ainsi sur les conditions de l’élaboration, et non sur une opposition générale entre raisonnement individuel et raisonnement social.
Le collectif ajoute une autre possibilité de calibrage. Des personnes disposant d’informations différentes peuvent corriger une interprétation individuelle. Un observateur moins impliqué affectivement peut repérer une contradiction devenue difficile à voir pour celui qui vit la situation. La discussion ne garantit toutefois aucune amélioration. Un groupe partage parfois les mêmes présupposés et les mêmes critères de validation. La répétition d’une interprétation augmente alors sa familiarité et sa légitimité sociale sans introduire de preuve indépendante.
L’angle mort peut ainsi devenir collectif. Une famille, une équipe professionnelle ou une communauté peut entretenir un récit qui organise les faits disponibles et détermine ceux qui méritent d’être retenus. La correction devient plus coûteuse lorsque réviser une croyance implique également de contredire le groupe auquel elle est liée. L’histoire personnelle et l’histoire collective peuvent même se soutenir mutuellement. Une interprétation aide l’individu à comprendre son expérience tandis que le groupe lui fournit les catégories qui rendent cette interprétation plausible.
Cette dimension sociale ramène au problème du feedback. Une représentation se calibre lorsqu’elle rencontre des informations capables de lui résister. La contradiction d’autrui peut jouer ce rôle si elle apporte des données nouvelles ou oblige à départager des hypothèses. Une approbation sociale apporte beaucoup moins d’information lorsqu’elle repose simplement sur la répétition des mêmes raisons.
Une lucidité située
L’ensemble de ces travaux conduit à envisager l’intuition comme le produit temporaire d’une relation entre un organisme, un milieu et une histoire d’apprentissage. Sa valeur varie avec les informations disponibles et les possibilités de correction. Certaines capacités cognitives contribuent à la précision de premières réponses dans des tâches expérimentales. L’expérience améliore surtout le jugement lorsque le monde fournit des régularités suffisamment stables et un retour capable de les enseigner. L’affect attribue une valeur aux événements et oriente l’attention. La métacognition renseigne l’individu sur certains aspects de sa propre performance ou de son incertitude. Chez l’être humain, cette certitude ou cette hésitation peut ensuite devenir un objet d’interprétation autobiographique et sociale.
La comparaison animale aide à séparer les niveaux de cette architecture. Les biais de jugement liés à l’état affectif existent dans plusieurs espèces. Les données examinées par Subias, Katsu et Yamada soutiennent la capacité des grands singes et de certains macaques à surveiller et contrôler certains de leurs processus cognitifs, même si l’étendue et la nature de ces capacités restent discutées pour d’autres espèces. Une vie sociale peut reposer sur des traces et des relations différées sans supposer un récit autobiographique comparable au récit humain. Ces continuités rendent fragile l’image d’un animal gouverné par l’affect face à un humain capable de réflexion. Elles orientent plutôt l’analyse vers ce que les capacités narratives ajoutent à des formes plus anciennes d’apprentissage, d’évaluation et de surveillance cognitive.
La mémoire autobiographique apporte ici un élément décisif parce qu’elle se construit progressivement. Si certaines formes d’angle mort narratif dépendent de l’intégration des expériences dans une histoire de soi, elles devraient évoluer avec le développement de cette capacité. Cette proposition constitue une prédiction de l’hypothèse, et non un résultat déjà établi par les travaux sur la mémoire autobiographique. Elle distingue les effets spécifiquement liés à l’élaboration narrative des effets plus généraux de l’affect ou de l’incertitude.
La sur-cognition narrative conduit à une autre prédiction. Dans un environnement où le feedback reste ambigu, demander à une personne de construire seule une justification détaillée de sa première impression pourrait augmenter sa confiance sans améliorer proportionnellement sa précision. L’explicitation peut aussi produire l’effet inverse lorsqu’elle révèle une contradiction ou oblige à distinguer des indices auparavant confondus. L’hypothèse devient intéressante précisément parce que ces possibilités peuvent être départagées expérimentalement. Elle suppose que cohérence subjective, confiance et exactitude peuvent évoluer séparément.
Le protocole doit préserver cette séparation. Une première mesure porterait sur la détection. Le participant devrait indiquer si une situation a changé ou si une anomalie est apparue, sans encore devoir en fournir la cause. Une deuxième mesure recueillerait l’attribution causale. Une troisième demanderait une prédiction comportementale ou événementielle susceptible d’être vérifiée ultérieurement. La confiance associée à chacune des trois réponses serait enregistrée séparément. Cette architecture permettrait d’observer une détection correcte accompagnée d’une attribution erronée, une attribution correcte suivie d’une mauvaise prédiction ou toute autre combinaison que masquerait un score global d’intuition.
L’implication personnelle pourrait ensuite varier sans modifier la structure générale de la tâche. Certaines situations resteraient neutres, tandis que d’autres engageraient une décision antérieure, une relation ou une représentation de soi. Après la première série de réponses, une partie des participants construirait seule une explication détaillée. Un autre groupe rencontrerait une objection informée qu’il devrait examiner. Une troisième condition fournirait des informations supplémentaires sans confrontation argumentative. Les mesures de détection, d’attribution, de prédiction et de confiance seraient répétées après cette phase afin d’observer ce qui a réellement changé.
Cette organisation permettrait de distinguer des influences qui risqueraient autrement d’être confondues. L’élaboration solitaire renseignerait sur les conséquences de la justification privée. L’apport d’informations nouvelles permettrait d’isoler l’effet du contenu supplémentaire. La confrontation à une objection informée testerait ce qui se produit lorsque la représentation rencontre une résistance argumentative externe.
Elle offrirait également un test direct de l’articulation avec Mercier et Sperber. Si la justification solitaire augmente surtout la confiance dans les conditions ambiguës tandis qu’une objection informée améliore davantage la révision ou le calibrage, les deux propositions peuvent coexister. Si l’élaboration privée améliore la précision aussi efficacement que la confrontation, l’hypothèse d’une rigidification narrative devra être restreinte. Si la confrontation renforce les positions initiales indépendamment de la qualité des objections, l’interprétation argumentative retenue ici devra elle aussi être réexaminée. L’expérience doit pouvoir affaiblir l’hypothèse qu’elle prétend tester.
La qualité du feedback fournirait une autre manipulation. Des environnements stables avec retour rapide pourraient être comparés à des situations où la conséquence apparaît tardivement ou reste compatible avec plusieurs causes. Le modèle prévoit un meilleur calibrage lorsque les erreurs sont identifiables et que les résultats départagent effectivement les hypothèses. Dans les environnements ambigus, les élaborations narratives disposent de davantage d’espace pour stabiliser une interprétation insuffisamment contrainte par les conséquences.
La comparaison avec d’autres espèces pourrait enfin isoler les composantes qui précèdent cette élaboration. Des tâches portant sur l’incertitude, la recherche d’information, l’effet de l’état affectif et la révision après un retour contraire permettraient d’étudier plusieurs étapes sans supposer l’existence d’un récit autobiographique comparable au nôtre. Les travaux disponibles indiquent déjà que la surveillance et le contrôle de certains processus cognitifs ne sont pas exclusivement humains et que l’affect peut infléchir l’évaluation de situations ambiguës chez plusieurs espèces. Les différences pertinentes doivent ensuite être établies expérimentalement plutôt que déduites d’une opposition générale entre humain et animal.
Une théorie de la lucidité intuitive doit ainsi distinguer ce qui a été détecté, ce qui en a été inféré, ce qui a été prédit et la confiance accordée à chacune de ces opérations. Elle doit ensuite suivre les transformations introduites par l’explication, le récit autobiographique, la discussion et le feedback. Ces niveaux peuvent converger. Ils peuvent aussi évoluer dans des directions différentes.
L’angle mort narratif apparaît lorsque ces transformations deviennent difficiles à reconstruire depuis l’intérieur. Une personne peut conserver le souvenir d’une intuition initiale pertinente tout en lui attribuant rétrospectivement une précision qu’elle n’avait jamais eue sur ses causes. Elle peut également oublier qu’une prédiction juste provenait d’une explication fausse. À mesure que le récit relie les épisodes, la frontière entre ce qui avait réellement été détecté et ce qui a été compris après coup devient plus difficile à retrouver.
La sur-cognition narrative constitue une hypothèse sur l’un des processus susceptibles d’entretenir cette confusion. Les capacités réflexives enrichissent une première représentation, lui donnent des causes, la relient à des souvenirs et la rendent communicable. Leur contribution à la lucidité dépend de la résistance que les informations disponibles opposent à cette construction. Lorsque des observations indépendantes peuvent départager les hypothèses, l’élaboration possède une possibilité réelle de correction. Lorsque chaque résultat reste compatible avec plusieurs récits, cohérence, confiance et précision peuvent s’éloigner sans que cette divergence soit immédiatement perceptible.
La vitesse d’une intuition ne suffit ainsi pas à établir sa valeur. Son intensité subjective ne la garantit pas davantage. Une explication sophistiquée peut améliorer sa précision ou simplement la rendre plus convaincante. Pour savoir ce qu’une intuition avait réellement saisi, il faut distinguer le changement détecté, la cause qui lui a été attribuée et la conséquence qui avait été anticipée, puis observer ce que chacune de ces propositions devient lorsqu’elle rencontre une information capable de la contredire.
Références
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