Rien ne se reconduit gratuitement

Principe de non-gratuité des organisations persistantes
Rien ne se reconduit gratuitement. Ce qui dure sans être produit ne fait que subsister ; ce qui persiste comme organisation doit produire les contraintes de sa propre production, cette production a un rythme et un coût, et elle s'accomplit sous un régime de perturbations que l'organisation ne fixe pas. Tout ce qui suit est l'explicitation des conséquences de cette proposition. Elle n'énonce pas ce qu'est le vivant : elle énonce la contrainte à laquelle toute organisation est soumise, et le vivant n'en est qu'un régime particulier de satisfaction.
Parce que les contraintes doivent être produites et non simplement durer, aucune ne peut être posée d'avance. Chacune requiert d'autres contraintes pour être produite, maintenue ou renouvelée, et la clôture est la propriété d'un ensemble de contraintes mutuellement dépendantes à cet égard. Elle ne présuppose donc pas un système déjà délimité : c'est cet ensemble qui définit le système, lequel correspond au domaine de processus et de contraintes que la clôture distingue de leurs conditions extérieures. Le couplage avec l'environnement est ce qui traverse la limite ainsi constituée.
Une contrainte est une configuration qui canalise un processus tout en demeurant suffisamment conservée à l'échelle de temps où elle agit. Les deux temporalités du dispositif ne sont pas stipulées, elles se déduisent de la non-gratuité : parce que la production n'est pas instantanée, une contrainte doit tenir assez longtemps pour canaliser ce qu'elle canalise, et être refaite à une échelle plus lente que celle où elle agit. La clôture réside dans cette interdépendance entre contraintes stables à court terme et mutuellement reconduites à plus long terme.
La mémoire désigne une dépendance de chemin relativement à un jeu de variables couplées. L'état pertinent n'est jamais l'état microscopique complet, qui contiendrait en principe toutes les conséquences causales du passé, mais l'état défini au grain des variables qui interviennent effectivement dans les couplages. À ce niveau de description, plusieurs réponses restent possibles sous des conditions présentes identiques selon la trajectoire antérieure. L'histoire désigne ce que ce grain ne contient pas explicitement mais dont les effets subsistent dans les variables internes ou dans les réponses futures.
Le grain est un degré de liberté du critère et non une faiblesse. Là où aucune clôture n'est présente, il relève d'une convention qui doit être déclarée, et la mémoire reste définie relativement à elle. Là où une clôture existe, elle le fixe elle-même en rendant non arbitraire la partition entre variables couplées et variables extérieures.
La mémoire n'est pas requise par le principe : elle est engendrée par lui dans tout système clos. Parce que le résultat d'une production dépend de ce qui a été produit avant, l'état accessible dépend du chemin. Mémoire et clôture demeurent logiquement indépendantes, un aimant rémanent ayant l'une sans l'autre, mais la corrélation cesse d'être une conjecture : la clôture engendre physiquement de la dépendance de chemin. La dépendance de chemin ne porte pour autant aucun signe a priori. L'exposition passée peut contracter les capacités par usure, dommage ou perte, ou les étendre par acclimatation, apprentissage, immunisation, renforcement ou réorganisation.
Parce que le régime de perturbations n'est pas fixé par l'organisation, l'exposition n'appartient ni à elle ni à son environnement pris séparément : elle qualifie leur couplage et désigne le régime des perturbations effectivement rencontrées. Ce régime n'est pas une région dans un espace de perturbations mais une distribution comprenant des intensités, des fréquences, des durées, des corrélations, des séquences et des événements rares. Deux organisations peuvent rencontrer les mêmes amplitudes extrêmes tout en subissant des risques très différents selon la fréquence des épisodes, leur regroupement temporel ou la forme des queues.
La régulation constitue un régime particulier de la clôture. Une contrainte agit sur une variable et son action varie avec l'écart de cette variable à un domaine déterminé ; la neutralisation de cette contrainte doit modifier ou abolir le retour, ce qu'une stabilité imposée par la seule forme d'un potentiel extérieur ne produirait pas. La régulation interne agit sur les variables de l'organisation.
Parce que la capacité de produire des contraintes peut porter sur le couplage lui-même, une organisation peut aussi agir sur la distribution qu'elle rencontre, en filtrant, évitant, amortissant, recherchant ou transformant les perturbations : la fuite, l'abri, la mobilité, la construction d'une niche. Ce régime est la modulation du couplage. Il ne se distingue pas de la régulation interne par le fait d'être extérieur, car l'abri, la galerie ou le milieu transformé sont des contraintes produites par l'ensemble et conservées à l'échelle où elles agissent, mais par l'asymétrie du graphe : est constitutive la contrainte dont la production dépend en retour des contraintes qu'elle conditionne, est modulatrice celle qui conditionne sans être reconduite par ce qu'elle conditionne. Le partage n'est pas donné d'avance et il se déplace. La galerie qui maintient le régime thermique dont dépend le métabolisme qui la creuse cesse d'être modulatrice pour devenir constitutive, et la limite du système se déplace avec elle. Le critère tranche par le retour, non par la peau.
Parce que la production est finie, il existe des sollicitations que son rythme ne suit pas : c'est la frontière. Le domaine de viabilité rassemble, pour un état défini au grain des couplages pertinents, les perturbations sous lesquelles la clôture peut encore reconduire l'organisation. Il n'est ni fixe ni indépendant de la mémoire, puisque celle-ci en déplace les frontières dans les deux directions.
Parce que la distribution n'est pas choisie et le domaine pas infini, leur rapport est la marge de viabilité. La marge n'a que deux termes, et chacun peut se déplacer pour des raisons internes ou externes. La distribution peut dériver sous l'effet du milieu, se transformer parce que l'organisation module son couplage, ou cesser d'être modulée lorsque cette capacité se perd. Les frontières peuvent reculer par usure, s'étendre par acquisition de capacités, ou se déplacer sous l'effet d'un changement des conditions de reconduction. Quatre cases, non quatre voies : ce qui varie est toujours l'un des deux termes, l'origine du déplacement étant une question distincte de sa nature.
Parce que production et sollicitation ont chacune un rythme, leur différence est la dette. Elle ne se calcule pas sur le domaine : un domaine n'est pas un scalaire, et une frontière qui recule selon un axe pendant qu'une autre avance ailleurs n'admet aucun bilan net, l'immunisation étendant le domaine vers un type de perturbation quand l'usure le contracte vers un autre, sans que rien ne les compose. Le bilan n'existe que relativement aux directions effectivement sollicitées. La dette est donc une propriété de la marge et non des frontières. Une organisation peut s'endetter tout en s'améliorant, et un gain de capacité dans une direction jamais parcourue n'efface aucune dette. Le vivant ne se distingue pas par l'absence d'usure, que le principe interdit, mais par l'existence de processus de clôture capables d'en compenser une part assez longtemps. La dette s'accumule lorsque le rythme de renouvellement ne suit plus celui de la dégradation dans les directions où la distribution sollicite.
Parce que solliciter fait de l'histoire, connaître le domaine le déplace. Ce n'est pas un aveu de méthode mais une conséquence du principe joint à la mémoire qu'il engendre. Le domaine ne peut être cartographié comme un territoire fixe par un balayage expérimental : chaque épreuve transforme ce qu'elle prétend mesurer, et l'ordre des épreuves affecte le résultat, de sorte que la cartographie obtenue sur un même individu décrit une trajectoire de domaines successifs. La même difficulté frappe la modulation, dont la mesure exige la distribution contrefactuelle en son absence, laquelle n'existe pas pour une organisation qui module toujours ; l'établir suppose de neutraliser la modulation, c'est-à-dire d'exposer le système à ce dont il se protégeait, ce qui l'endette. Trois stratégies restent possibles dans les deux cas. Une population d'unités initialement comparables peut être répartie entre des épreuves uniques. L'analyse peut se restreindre à un voisinage sous-liminaire dont on vérifie qu'il ne déplace pas sensiblement les frontières. À défaut, il faut assumer que le domaine n'est connu que localement et rétrospectivement, par les frontières effectivement approchées ou franchies.
Cette limite est celle du protocole et n'entraîne rien par elle-même sur ce qu'une organisation sait de sa propre marge. La question est empirique et sa réponse est positive dans certains cas : il existe des régimes où l'organisation régule sur des indicateurs internes de sa marge, fatigue, douleur, signaux d'alarme, satiété, qui ne mesurent pas la variable régulée mais la distance restante à une frontière. Ce régime est la mémoire mise au service de la clôture. Il n'est ni universel ni fiable, l'indicateur pouvant être calibré sur une exposition passée que la distribution actuelle a quittée. Une organisation peut alors continuer à fonctionner, et à se croire en marge, pendant que ses frontières rejoignent son régime d'exposition.
Les propriétés ne se confondent pas avec les protocoles qui permettent de les établir. La mémoire s'éprouve en conduisant l'organisation vers les mêmes conditions de contrôle par plusieurs trajectoires distinctes et en comparant ses réponses. La clôture s'éprouve en neutralisant une contrainte de l'ensemble : les processus qu'elle canalisait doivent perdre cette canalisation, et les contraintes qui dépendaient d'elle doivent voir leur production, leur maintien ou leur renouvellement affectés. La régulation interne s'éprouve en déplaçant une variable hors de son domaine puis en neutralisant la contrainte supposée régulatrice. La modulation du couplage s'éprouve en neutralisant les dispositifs qui filtrent, évitent ou transforment les perturbations et en observant si la distribution rencontrée change ; l'épreuve est destructive et sa clause de population ou de sous-liminarité doit être explicite. Le domaine de viabilité ne s'éprouve qu'à travers des limites locales, des comparaisons entre trajectoires ou des populations d'unités comparables. L'exposition s'établit par la caractérisation statistique des perturbations rencontrées, décrite avant l'analyse de ses effets et sans sélection après coup des seuls événements compatibles avec l'issue observée.
Les mesures restent distinctes de ces épreuves. La mémoire se quantifie par l'ampleur de l'hystérésis, la divergence entre réponses obtenues sous des contrôles identiques ou l'information conservée sur la trajectoire. La clôture s'évalue par la structure des dépendances causales entre contraintes, la propagation des effets d'une suppression ciblée, le délai de reconstitution du réseau et le coût de cette reconstitution. La régulation interne se caractérise par l'amplitude de l'écart corrigé, le temps et la précision du retour, la stabilité du domaine retrouvé et la dépense associée. La modulation se mesure par l'écart entre la distribution rencontrée et la distribution incidente. Le domaine reste une extension locale, dépendante de l'état et de l'histoire, dont les frontières, les discontinuités et les zones de fragilité importent autant que la taille apparente. La marge n'est pas une distance géométrique entre une région parcourue et une frontière : elle est une propriété de la distribution relativement à un domaine lui-même variable, et s'exprime par une probabilité de franchissement, un quantile de risque, un temps de retour statistique des événements critiques ou une durée attendue avant sortie. Elle doit intégrer la fréquence, la durée, les corrélations et les queues rares. Une marge large devant les perturbations ordinaires peut être faible devant un événement rare mais accessible. La dette se mesure comme un écart de vitesses, entre le rythme de dégradation et le rythme de renouvellement, dans les directions que la distribution sollicite.
Trois paris font la falsifiabilité du dispositif. Aucune organisation ne se reconduit sans coût : un système clos présentant une reconduction gratuite le réfuterait. Toute clôture engendre de la dépendance de chemin : un système clos rigoureusement sans mémoire le réfuterait. Aucune organisation ne connaît sa marge autrement que localement : un indicateur interne exact et non calibré sur le passé le réfuterait.
Rien ne se reconduit gratuitement. La clôture est la production réciproque des contraintes que cette non-gratuité rend nécessaire, et c'est elle qui définit l'organisation plutôt qu'elle ne la présuppose. La mémoire est la trace que la production laisse sur ce qu'elle rend ensuite possible. L'exposition est le régime que l'organisation ne fixe pas. La régulation interne agit sur ses variables, la modulation du couplage sur les perturbations rencontrées, et leur partage suit l'asymétrie du retour, non la frontière apparente. Le domaine de viabilité est là où le rythme de production suit encore la sollicitation. La marge est le rapport entre la distribution et ces frontières, la dette son solde négatif dans les directions sollicitées. Les transitions brusques apparaissent lorsque ces évolutions lentes amènent la distribution au contact d'une frontière que l'organisation ne connaissait qu'en la franchissant, ou qu'elle croyait connaître par un indicateur calibré sur un régime révolu.
