Si l’Europe laisse Palantir s’enraciner davantage, elle ne se modernise pas

Il y a des moments où une mise en garde cesse d’être une intuition pour devenir un constat. Nous y sommes. Depuis plus d’un an, Palantir apparaissait déjà non comme un fournisseur ordinaire, mais comme un outil d’enracinement de la dépendance européenne à l’égard des États-Unis. À l’époque, beaucoup préféraient répondre avec le lexique rassurant de la gestion contemporaine : innovation, efficacité, interopérabilité, transformation numérique, souveraineté des données. Aujourd’hui, ce vernis tient de moins en moins. Lorsqu’une firme américaine née dans l’orbite du renseignement, nourrie par l’appareil sécuritaire américain et désormais porteuse d’une ligne idéologique publique de plus en plus assumée, s’installe au cœur des systèmes publics européens, le problème n’est plus seulement technique. Il devient géopolitique.

Car Palantir ne vend plus seulement des logiciels. L’entreprise vend une place dans l’architecture de décision. Elle propose d’ordonner, d’agréger, de croiser, de hiérarchiser et d’orienter les flux de données sur lesquels reposent désormais la santé publique, la sécurité, la défense, la finance, la planification opérationnelle et, à terme, une partie croissante de la capacité même de l’État à voir et à agir. C’est cela que beaucoup refusent encore de nommer. Confier à une telle entreprise les nerfs informationnels d’un pays, ce n’est pas acheter un outil neutre. C’est accepter qu’une puissance étrangère, par entreprise interposée, acquière une fonction structurelle dans le fonctionnement de vos institutions.

L’actualité récente rend cette réalité plus difficile à éluder. Au Royaume-Uni, Palantir détient désormais plus de 500 millions de livres de contrats publics, dont le contrat emblématique de 330 millions de livres signé avec le NHS England pour sa Federated Data Platform. Cette implantation ne se limite plus à un marché ponctuel. Elle touche déjà des secteurs aussi sensibles que la santé, et les critiques publiques visent aussi ses liens avec la police, l’armée et, plus largement, sa progression dans les fonctions stratégiques de l’État britannique. Des députés britanniques ont même demandé une réévaluation, voire la rupture, de certains contrats après la diffusion par Palantir d’un manifeste en 22 points jugé politiquement inquiétant.

Ce manifeste a changé quelque chose d’essentiel. Il a rendu visible ce que les partisans de l’entreprise préféraient encore présenter comme un mauvais procès. Le texte, publié par Palantir sous la forme d’un résumé en 22 points de la pensée d’Alex Karp, défend explicitement une vision du monde articulée autour de la puissance américaine, du réarmement moral et stratégique de l’Occident, du retour du service national et de l’acceptation des armes autonomes guidées par l’intelligence artificielle. Ce n’est pas une maladresse de communication. C’est une prise de position doctrinale. Et c’est précisément ce qui rend l’implantation de cette entreprise dans les systèmes publics européens plus grave encore. On ne parle plus d’un simple prestataire controversé. On parle d’un acteur idéologiquement situé qui souhaite peser sur la manière même dont les démocraties se conçoivent, s’administrent et se défendent.

Il faut donc poser la question sans détour. Que vaut le discours européen sur l’autonomie stratégique si, dans le même temps, l’Europe accepte que ses systèmes les plus sensibles s’adossent à une entreprise américaine aussi intimement liée à la sécurité nationale des États-Unis. Depuis des années, Bruxelles, Londres et d’autres capitales parlent de souveraineté numérique, de résilience, de maîtrise des données, d’indépendance technologique. Mais au moment décisif, elles choisissent trop souvent la facilité contractuelle plutôt que la construction patiente de capacités propres. Elles préfèrent acheter la dépendance plutôt que financer l’indépendance. Le problème européen n’est donc pas seulement Palantir. Le problème européen est d’avoir créé les conditions politiques, industrielles et administratives qui rendent Palantir désirable.

Il serait trop simple, et trop confortable, de faire de Palantir l’unique coupable. Palantir n’est pas une multinationale neutre qui vendrait des tableurs. C’est une entreprise idéologiquement assumée, ce qui la rend d’autant plus dangereuse si on lui confie les nerfs de l’État. Mais elle ne force personne. Elle profite d’un vide que l’Europe a elle-même creusé. Faible investissement dans de véritables champions technologiques souverains capables d’intégrer et d’exploiter la donnée à grande échelle. Culture administrative qui privilégie la solution clé en main à la construction longue, coûteuse et politiquement exigeante de capacités propres. Discours incantatoire sur la souveraineté numérique qui se heurte, dans la pratique, à la réalité des contrats signés avec des acteurs extérieurs. Voilà le vrai décor. Et tant qu’il ne sera pas nommé, toutes les proclamations sur l’autonomie stratégique resteront de pure façade.

La Suisse offre, de ce point de vue, une leçon salutaire. Les enquêtes publiées à partir de documents officiels ont montré que plusieurs autorités suisses, y compris l’armée, ont rejeté à plusieurs reprises les approches de Palantir, notamment en raison de préoccupations explicites sur la souveraineté des données et sur le risque d’accès par les autorités américaines. Il n’est donc pas vrai qu’un État européen n’aurait pas d’autre choix que de céder. Il est possible de dire non. Il est possible de considérer qu’une puissance extérieure ne doit pas devenir l’opérateur de fait des zones les plus sensibles de l’administration. Ce qui manque le plus souvent, ce n’est pas l’alternative en théorie. C’est la volonté politique de payer le prix de l’alternative en pratique.

C’est ici qu’il faut sortir à la fois de la naïveté et de la caricature. La naïveté consiste à traiter Palantir comme un prestataire parmi d’autres, au prétexte que ses outils permettent parfois de résoudre des problèmes réels. Oui, Palantir peut répondre à des besoins concrets. Oui, ses plateformes peuvent aider des systèmes publics débordés à mieux organiser leurs flux. Oui, ses défenseurs mettent en avant des gains d’efficacité, notamment dans le NHS, pour justifier sa présence. Mais une amélioration opérationnelle ne répond jamais à la question de souveraineté qu’elle soulève. Ce n’est pas parce qu’un outil fonctionne qu’il est politiquement neutre. Ce n’est pas parce qu’une dépendance est utile à court terme qu’elle devient acceptable à long terme.

La caricature, inversement, consisterait à faire de Palantir une sorte de cause unique de tous les renoncements européens. Ce serait une erreur, car cela dispenserait les gouvernements européens d’affronter leur propre responsabilité. Si Palantir peut progresser ainsi, c’est aussi parce que les États européens ont pris l’habitude de sous-traiter ce qu’ils n’avaient plus le courage de construire. Ils ont externalisé des briques entières de capacité stratégique. Ils ont confondu transformation numérique et achat d’infrastructures mentales prêtes à l’emploi. Ils ont préféré la vitesse du contrat à la lenteur de l’indépendance. Puis ils ont habillé ce choix d’un langage de modernisation.

Or ce langage est trompeur. Laisser Palantir s’enraciner davantage, ce n’est pas moderniser l’État. Ce n’est pas accroître sa maîtrise. Ce n’est pas consolider sa souveraineté. C’est approfondir une vieille logique de subordination européenne sous une forme nouvelle. Hier, la dépendance passait par les garanties militaires, par l’alignement diplomatique, par certaines chaînes industrielles ou financières. Aujourd’hui, elle passe aussi par les couches logicielles, par les plateformes de données, par les outils d’intégration, par les systèmes d’aide à la décision. La forme change. Le rapport de dépendance demeure.

C’est même une dépendance plus intime, parce qu’elle se loge dans le fonctionnement quotidien des administrations. Celui qui devient indispensable pour faire communiquer les bases de données, coordonner les réponses opérationnelles, agréger les signaux faibles, visualiser les chaînes d’action et fluidifier les arbitrages n’est plus un simple fournisseur. Il devient un intermédiaire durable entre l’institution et sa propre intelligence. À partir de là, la souveraineté est déjà entamée, même si les données restent officiellement hébergées sur le territoire national, même si les clauses contractuelles se veulent rassurantes, même si les gouvernements jurent garder le contrôle. La question n’est jamais seulement celle de la localisation des données. Elle est celle de la dépendance fonctionnelle.

Le cas britannique montre à quel point cette dépendance peut devenir un piège. Reuters notait récemment que, malgré les critiques politiques et les préoccupations sur le contrôle étranger d’infrastructures aussi sensibles que les données de santé, le Royaume-Uni se retrouve avec très peu d’alternatives immédiates et un rapport de force affaibli, précisément parce qu’il n’a pas préparé de plan souverain crédible. Voilà la vérité nue. Plus l’on attend pour construire ses propres capacités, plus la sortie devient coûteuse, et plus la dépendance initialement présentée comme pragmatique se transforme en fatalité organisée.

Refuser cet enracinement n’a pourtant rien d’anti-américain ni d’anti-innovation. Il s’agit simplement de refuser que la modernisation devienne synonyme de vassalisation. Il s’agit de comprendre qu’un continent qui prétend être un pôle de puissance ne peut pas durablement déléguer ses infrastructures cognitives à des acteurs extérieurs adossés à une autre puissance. Il s’agit de reconnaître que l’autonomie stratégique n’existe pas sans autonomie technologique réelle, et que cette dernière n’existe pas sans investissements lourds, sans durée, sans volonté politique, sans acceptation du coût.

La seule conclusion sérieuse est donc exigeante. L’Europe doit cesser de parler de souveraineté comme d’un slogan et commencer à la traiter comme un programme matériel. Cela signifie investir massivement dans des infrastructures européennes de données et d’IA. Cela signifie soutenir des acteurs capables d’opérer à grande échelle dans les secteurs critiques sans placer les États sous dépendance stratégique étrangère. Cela signifie accepter que l’indépendance coûte plus cher au départ que la dépendance, mais qu’elle coûte moins cher historiquement. Cela signifie enfin que la puissance publique doit retrouver l’ambition de construire au lieu de se contenter d’acheter.

Le cœur du problème est là, et il est plus large que Palantir elle-même. Palantir est un révélateur. Elle met à nu le décalage entre ce que l’Europe dit vouloir être et ce qu’elle accepte réellement de devenir. Tant que ce continent préférera la facilité de l’achat à la dureté de la construction, tant qu’il prendra l’efficacité immédiate pour une politique de puissance, tant qu’il confondra rationalisation et soumission, il restera vulnérable à ce type d’enracinement.

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