Un parcours atypique, et le cerveau qui va avec…

Un parcours atypique, et le cerveau qui va avec…

Je suis né avec les oreilles décollées. Très tôt, cette différence visible m’a exposé au regard des autres, aux moqueries et à tout ce que l’enfance peut avoir de brutal lorsqu’on sort un peu du cadre. Vers 3 ans, un traumatisme s’ajoute à cela dans un environnement familial profondément incohérent. À cet âge, on ne comprend évidemment pas les mécanismes qui nous entourent. On les absorbe.

Ma scolarité a été compliquée. Entre les difficultés d’adaptation, le sentiment d’être en décalage et la fameuse « gentillesse » des autres enfants, l’école n’a jamais vraiment été un lieu où je me sentais à ma place. Très jeune, j’ai aussi développé une impression tenace : quelque chose clochait dans la manière dont cette société fonctionnait. Certaines règles, certains rapports de force et beaucoup de comportements considérés comme normaux me semblaient profondément incohérents. Pendant près de vingt ans, les réponses que j’ai reçues ont pourtant surtout ramené le problème à moi, à mon adaptation et à ma manière de fonctionner. À force de l’entendre, on finit forcément par se demander si tout le monde voit quelque chose qui nous échappe.

À 16 ans, un incendie emporte une grande partie de mon passé matériel. Un an plus tard, je me fais opérer des oreilles. Je passe de Dumbo à BG, du moins extérieurement. Le miroir change vite. Ce qui s’est imprimé dans la tête pendant des années demande beaucoup plus de temps.

Ma première relation amoureuse fait apparaître très tôt une décision qui ne changera plus. Je ne veux pas d’enfant. À l’époque, je ne m’en sens pas capable et je refuse surtout l’idée qu’un enfant puisse revivre un parcours semblable au mien. Ce choix s’impose bien avant que je comprenne réellement ce qui l’a construit.

La suite ressemble à des montagnes russes. J’accède à de bons postes, j’assume des responsabilités et je peux donner l’impression de très bien fonctionner. Une grande partie de mon énergie sert pourtant à compenser des organisations que je trouve incohérentes. Je repère rapidement les dysfonctionnements, les contradictions, ce qui pourrait être amélioré. Je cherche à corriger, à anticiper, à tenir l’ensemble. À force, je m’épuise. Pendant longtemps, je continue à interpréter cet épuisement comme un défaut d’adaptation personnel, alors qu’il prolonge en partie ce que je percevais déjà très jeune.

La photographie animalière m’offre ensuite un équilibre rare. Observer, attendre, comprendre un comportement, passer des heures dans la nature me convient profondément. J’y trouve une forme de calme et de cohérence que je rencontre difficilement ailleurs. Le Covid fragilise cet équilibre, puis une relation devenue bancale finit de le faire vaciller.

À 43 ans, une nouvelle révélation familiale remet en mouvement une partie de ce que je pensais avoir laissé derrière moi. Cette fois, quelque chose change. Je cesse d’avancer en empilant les événements les uns après les autres et je commence à les regarder comme un ensemble. Je plonge dans mon propre parcours, puis dans l’histoire de ma famille. Je cherche les répétitions, les contradictions, les réactions, les blessures qui se transmettent ou se reproduisent sous d’autres formes.

Peu à peu, un schéma apparaît. Ce travail dépasse progressivement mon histoire personnelle et m’amène à réfléchir aux conditions qui permettent à un ensemble de rester viable malgré ses tensions internes. Cette réflexion donnera naissance à Principe fonctionnel de viabilité systémique et cohérence du vivant.

En cherchant à comprendre ce qui m’entourait, je commence aussi à mieux comprendre mon propre fonctionnement. Certaines capacités présentes depuis longtemps deviennent enfin visibles à mes yeux. J’identifie une facilité à relier des informations éloignées, à repérer rapidement les incohérences, à reconstruire des mécanismes complexes et à observer un ensemble sans perdre de vue les interactions entre ses différentes parties. Je découvre surtout que ces facultés se sont développées bien au-delà de ce que j’avais moi-même imaginé.

Avec le recul, beaucoup de choses prennent une autre forme. Les difficultés, les compensations, l’épuisement, la recherche constante de cohérence et cette tendance à analyser tout ce qui m’entoure appartiennent au même parcours. Je ne cherche pas à transformer chaque épreuve en cadeau ni à donner une utilité artificielle à ce qui m’est arrivé. Certaines choses auraient simplement mérité de ne jamais se produire. Elles ont néanmoins participé à façonner la manière dont je perçois, comprends et relie aujourd’hui les choses.

À présent, j’apprends à utiliser ces capacités autrement que pour m’adapter ou tenir dans des environnements qui m’épuisent. Mon parcours reste cabossé, mon fonctionnement continue de m’interroger et je découvre encore beaucoup de choses sur moi-même. Ce que je comprends mieux aujourd’hui, c’est avec quel cerveau j’ai traversé tout cela et pourquoi certaines incohérences me sautaient déjà aux yeux bien avant que je sache mettre des mots dessus.

Et je me relève doucement.

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